« Il faut séparer le Palais de la Mosquée »

« Il faut séparer le Palais de la Mosquée »

Historia n° 682 – octobre 2003

 

Le premier représente le politique, la seconde la religion. Intellectuel musulman, Malek Chebel, fervent partisan d’un islam moderne et soutenant les mouvements de laïcité, fait part à Historia de ses espoirs et de ses inquiétudes. Propos recueillis par Eric Pincas.

Pour débattre, sereinement, de la laïcité dans l’islam, il faut d’abord s’accorder sur les mots. Trop souvent, les musulmans confondent laïcité et athéisme. Un détournement de sens qui incombe aux religieux. Tant que ces derniers réussiront à persuader les « sujets » que le laïc est celui qui déteste Dieu et qui ne pratique pas, le discours libéral n’aura aucune chance de trouver un écho. L’un des devoirs des intellectuels musulmans consiste donc à dissocier laïcité et athéisme.

 

Il est indispensable que les mentalités évoluent. Pour ce faire, un travail de concept et de pratique visant à séparer la vie religieuse de la vie civile est nécessaire. Le rôle de l’imam doit s’inscrire dans le cadre de la mosquée où il remplit une fonction morale d’orientation spirituelle. Sorti de la mosquée, l’imam redevient un citoyen comme les autres. Il serait dangereux de croire qu’il puisse avoir une autorité sur tout. Mon combat consiste à récuser radicalement, et sans retour, toute forme d’ingérence du religieux dans la vie civile et politique.

 

Certains hommes d’Etat avaient tracé le chemin avant que les théocrates ne reprennent le dessus.

Le premier grand architecte de la laïcité dans l’islam est Mustapha Kemal, le fondateur de la Turquie moderne, dans les années 1920. Sa conception de l’islam ne naît pas de l’absolu. Elle est le fruit de multiples influences : le moutazilisme (VIIIe siècle) – qui remet en cause le processus de l’hétritage de la parole sainte –, Averroès (XIIe siècle), puis d’autres mouvements philosophiques du Moyen Age se sont posé la question du lieu de la politique et de la religion, de la foi et de la pratique sans aller évidemment jusqu’à théoriser la question de la laïcité, chose qui n’a jamais été autorisée dans le monde arabe et musulman.

Au XIXe siècle, la Nahda – mouvement de la renaissance musulmane – voit des intellectuels faire leurs études en Occident puis revenir chez eux pour appliquer les préceptes de l’Occident. Le monde arabo-musulman est alors sous domination européenne. C’est un monde qui doute, qui s’effiloche. L’Empire ottoman décline, il n’a plus de colonne vertébrale. Les Français s’imposent en Algérie, dans le Maghreb. Les penseurs de la Nahda profitent de ce contexte pour tenter de se faire entendre au Caire et à Damas.

Quelques décennies plus tard, sur le modèle de la Turquie, d’autres tentatives de laïcisation voient le jour : en Tunisie (1956) par exemple, avec Habib Bourguiba qui a vraiment voulu séparer la religion de la politique. Le fait est qu’aujourd’hui, il n’y a pas, dans l’islam, de laïcité « pratique ». Les musulmans ne parviennent pas à couper le cordon entre Dieu et les hommes, entre Dieux et le représentant sur terre. La situation est quasiment la même que celle qui prévalait en Europe avant les Lumières.

L’islam se présente à la fois comme une religion du temporal et de l’intemporel. C’est là toute la complexité du débat. Comment cantonner la religion à la mosquée alors qu’elle est faite pour englober la vie quotidienne ?

Il semble qu’une des solutions réside dans l’émergence du « Palais ». Il faut entendre par là l’autonomie du roi, du calife, du gouverneur – autrement dit du politique – par rapport à la « Mosquée », au nom même de la répartition, non formalisée et non verbalisée, entre le religieux, le social et le politique. Si les musulmans arrivent à donner davantage d’importance au « Palais », au Parlement, au processus démocratique, à la représentation nationale et aux lois terrestres qu’aux lois de Dieu, les velléités de la « Mosquée » s’en ressentiront.

La prééminence de la société politique sur la société religieuse n’est pas une utopie. Elle a déjà existé en islam et ce à plusieurs moments. Cela s’est produit à chaque fois qu’une grande dynastie, porteuse de civilisation, était au pouvoir : les Abbassides, les Fatimides, les Nasrides… L’Espagne musulmane fut à ce titre une période brillante. L’avènement d’un despote éclairé pouvait alors donner naissance à une forme de laïcité. Toutefois, il s’agissait d’une laïcité de « terrain » et non de « concept » en ce sens que tous les sujets se réclamaient malgré tout de Dieu, même des philosophes comme Avicenne, Averroès, Farabi ou Ibn Khaldun. Ces savants commençaient toujours leurs écrits par : « Au nom de Dieu, au nom du Miséricordieux. » Ils ne faisaient pas encore de distinction entre le monde de la divinité, le monde sublime et spirituel, et le monde concret.

L’exemple le plus significatif de ces premières formes de laïcité au temps des grandes dynasties repose sur une anecdote du XIIe siècle : le grand imam Razzali regrette qu’au moment où le muezzin appelle à la prière, il y ait des gens qui restent vautrés dans leur jardin, folâtrant avec des concubines. Il déplore dès cette époque que la religion ait perdu son influence. Quand on se rend aujourd’hui en Arabie Saoudite, au Soudan, en Egypte, en Iran, au Pakistan, en Afghanistan, on mesure la vision de cet imam, mort il y a neuf cents ans. Lorsque le muezzin appelle à la prière, tout le monde laisse le jardin, tout s’arrête. Ceux qui préfèrent le jardin à la mosquée se cachent. La même attitude, il y a neuf siècles, était révolutionnaire.

Laïcité et islam ne sont pas incompatibles. Plus vous développez le sens critique des musulmans, plus vous développez leur capacité de s’observer et de s’analyser et peut-être même de se comparer aux autres. Plus vous développez les passerelles intellectuelles, de vie, de voyage qui vous mettent en connexion avec les autres, plus vous développez la capacité des individus à considérer que l’existence profane a du mérite et qu’elle vaut peut-être la vie spirituelle. Respecter la vie profane, c’est aussi respecter Dieu.

Le concept clé pour qu’il y ait véritablement une laïcité de fait, c’est la désobéissance, sans pour autant en faire l’apologie. Si le musulman arrive à désobéir à son imam, à son gouverneur voire à l’autorité immédiate, civile, il développe sa faculté d’autocritique. C’est à cette condition que le sujet s’affirme, acquiert son libre arbitre. Mais de la manière dont elle est constituée, la communauté musulmane empêche l’individu d’accéder à son autonomie de pensée,  son autonomie politique. Il suffit qu’il réfute cette autorité strictement humaine et politique – il ne s’agit là ni de Dieu, ni du Coran, ni du Prophète –, pour qu’il gagne en maturité psychologique et intellectuelle. Ainsi, il devient un citoyen accessible à la laïcité.

Jusqu’au retour de Khomeyni en Iran en 1979, il y avait une sorte d’accord tacite entre les religieux et les politiques. Les uns n’empiétaient pas sur le territoire des autres. Avec Khomeyni, la vie publique fait partie de la religion. Il donne autorité aux ayatollahs pour gérer l’ensemble. C’est une régression par rapport à ce qui se passait au temps des Abbassides, des Fatimides, des mamelouks en Egypte, et plus proche de nous, du chah d’Iran, de Mustapha Kemal en Turquie, de Bourguiba en Tunisie, de Hassan II au Maroc. Il y avait un semblant de séparation du religieux et du politique. Mais le clergé musulman n’a jamais baissé les bras. Ses représentants ont toujours eu pour ambition de récupérer l’espace du politique au profit de leur magistère.

Il y a une chance, en France, de faire advenir le concept de séparation du temporel et de l’intemporel. Il ne s’agit pas d’instaurer une laïcité parfaite, musulmane à la française : cela n’existera jamais. Il s’agit d’introduire chez les jeunes l’idée qu’ils sont aptes à être de bons musulmans sans suivre aveuglément ce que dit l’imam au sujet du voile, de la barbe… Aller se former enAfghanistan pour devenir des kamikazes, ce n’est pas cela l’islam. Ces fous de Dieux n’iront jamais au paradis. On peut gagner le paradis en respectant les juifs et les chrétiens. C’est en cela qu’ils seront de bons musulmans.

En France, le débat sur la laïcité tourne essentiellement autour de la l’interdiction du port du voile. C’est une question fondamentale au regard de la religion et de la tradition. Pour être musulman, il faut respecter cinq préceptes : la profession de foi ; la prière cinq fois par jour ; l’aumône ; le jeûne (le ramadan un mois par an) ; le pèlerinage à La Mecque. Le voile n’y figure pas. Cette question relève de la pudeur, des relations sociales, de la convenance, des habitudes, de la tradition.

Deux versets du Coran préconisent aux seules femmes du Prophète de se voiler afin d’être distinguées des autres. Seulement voilà, toutes les musulmanes veulent s’identifier aux femmes du Prophète. Elles se mettent dans la tête, sous l’influence des hommes, qu’il faut être voilée pour être une bonne musulmane.

Cet usage a donc été dévoyé, contourné, réinterprété de telle manière que chaque théologien présente la version qu’il veut en fonction des allégeances et du régime politique en place. Quand il est combattu, le djilbab (l’un des noms anciens du voile) redevient métaphorique. Dans le cas contraire, il redevient une obligation.

C’est tout le problème. Qu’elle philosophie faut-il adopter ? Doit-on défendre en premier l’homme ou bien Dieu ? Les musulmans peuvent choisir de vivre en bonne intelligence avec les temps. Les fondamentalistes, au contraire, prétendent que le musulman n’est qu’une partie d’un ensemble, à un moment donné. Sa vie n’a aucune valeur. Tout ce qui compte, c’est Dieu !

Alors aujourd’hui, qu’en est-il des rapports en islam et pouvoirs politiques ? On pourrait s’en tenir à un simple constat, pays par pays, mais ce serait ignorer la dimension historique de chacune de ces nations.

C’est en Egypte, par exemple, que s’est élaborée la doctrine sunnite. La religion y fut pendant longtemps à la disposition du pouvoir qui nommait le grand imam. Depuis la création des Frères musulmans dans les années 1930, un travail idéologique a été réalisé. Petit à petit, ces fondamentalistes ont grignoté une part du pouvoir qu’exerçait le politique le religieux. Aujourd’hui on arrive à un certain équilibre. Celui-ci ne tient que parce que les Egyptiens sont modérés et rejettent les extrêmes.

En Tunisie, la dimension politique, très affirmée au temps de Bourguiba, connaît de nombreuses dérives avec son successeur Ben Ali : emprisonnement de tout ce qui ressemble à un islamiste, interdiction du port du voile… La religion n’y est pas épanouie, elle n’est pas libre. Ainsi bridé, le sentiment religieux risque de reprendre la main, comme en témoigne l’attentat de Djerba…

Au Maroc, depuis la mort de Hassan II, leader incontesté considéré comme l’émir des croyants, son fils Mohamed VI tente de concilier des contraires. Mais les islamistes gagnent là aussi du terrain. Au Parlement, ils sont la troisième force politique. La Turquie est un autre cas. Hier encore, la laïcité était acceptée. Aujourd’hui, les islamistes sont au pouvoir à Ankara : Tayyip Recep Erdogan, le Premier ministre turc, issu du Parti de la justice et du développement (AKP) est un islamiste.

Pouvoir et religion  en islam sont comme chiens et chats. Ils se livrent un combat qui aboutit à des avancées de l’un et des reculs de l’autre, et réciproquement selon les périodes. En Algérie, cela fait dix ans que l’Etat combat les islamistes. Mais le pouvoir lui-même n’étant pas légitim, il est certain que si on organisait aujourd’hui des élections libres – sous le contrôle des Nations unies –, 80% de la population se prononceraient en faveur des partis islamistes, malgré leurs exactions. La preuve, lors des consultations locales, ils arrivent toujours en tête. En Iran, ce sont les mollahs qui gouvernent. Le président de cette République islamique, le réformateur Khatami, est contrecarré par les fondamentalistes. Au Pakistan, le combat oppose là encore le pouvoir aux religieux. Il suffit que le général Pervez Moucharraf baisse la garde pour que tout bascule… Au Soudan, les fondamentalistes tiennent également les rênes du pouvoir et au Nigéria, on a réintroduit la Charia, la loi islamique, surtout à l’encontre des femmes.

Le rapport entre Etat et religion est donc complexe et fluctuant. Il apparaît difficile de faire des pronostics sur le long terme. Je crois néanmoins que les islamistes n’ont pas dit leur dernier mot. Là où ils demeurent encore dans l’ombre, les mouvements fondamentalistes n’attendent qu’une étincelle pour revenir, avec violence.

En outre, dans bon nombre de pays, la question de la laïcité ne se pose même pas. Il y a quelques semaines, j’ai tenu une conférence en Libye, à Tripoli, au Centre culturel français. Le public était composé de professeurs, de chercheurs, d’ambassadeurs, de ministres… J’ai constaté qu’ils en étaient restés aux années 1960-1970, au panarabisme. Ils croient encore aux sornettes de Nasser, de Boumédiène. Ils n’ont pas pris conscience que le monde avait changé. Les données géopolitiques ne sont plus les mêmes. Depuis, il y a eu la chute du Mur, le 11 septembre… L’envie est forte de leur lancer : « Réveillez-vous bon sang, sur quelle planète vivez-vous ? »

Pour être honnête, je ne crois pas à la laïcité dans le monde arabe. Le sentiment religieux y est trop fort, l’islam est trop nerveux, les jeunes sont trop désespérés, ils n’ont pas accès à la richesse nationale. Dans les pays pauvres, quand une minorité prend le pouvoir, la majorité est écrasée par la misère et la religion. La laïcité y est perçue comme un « truc » d’Européens, d’intellectuels déconnectés de la réalité !

L’avenir de la laïcité dans l’islam est plus qu’incertain. La France fait figure de laboratoire en Europe, par le nombre de musulmans (environ 3 millions de Français auxquels il faut ajouter 2 millions d’étrangers) qui vivent sur son territoire. Le débat sur la laïcité, le voile, la viande hallal, la mixité est tout à fait exceptionnel. Il faut que l’expérience française, si elle aboutit, puisse s’exporter. Si nous échouons, ici en France, c’est tout l’islam qui échouera. Il n’y a aucune alternative.

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