Était-il un grand roi ?

Était-il un grand roi ?

Max Gallo et Franck Ferrand viennent de publier deux ouvrages consacrés à François Ier. Mais ils sont loin de partager le même avis sur le règne de ce prince. Regards croisés.

Entretien avec Max Gallo , auteur du récent François Ier aux éditions XO.

Historia - François Ier ne serait-il pas le véritable Roi-Soleil de notre histoire ?

Max Gallo - Oui, je crois que c'est une bonne comparaison. François Ier et Louis XIV ont régné très longuement l'un et l'autre. Ils ont aussi attaché beaucoup d'importance aux arts : le Valois apparaît comme celui qui a ouvert la voie à la Renaissance française. Il a imprimé sa marque à la monarchie pour plusieurs décennies et a naturellement orienté le règne du Roi-Soleil.

H. - Il fait des débuts éclatants avec Marignan. Peut-on parler d'une sorte de médiatisation du règne ?

M. G. - Je parlerais de communication. On peut faire, en effet, allusion à Marignan et à l'épisode - fascinant - de l'adoubement de François Ier par Bayard. Cette image extraordinaire montre la force des traditions médiévales dans une France pourtant en train de changer.

H. - Il y a également l'épisode du camp du Drap d'or, en juin 1520...

M. G. - Cet événement s'inscrit, lui aussi, dans le registre de la communication et va modifier l'orientation de la politique extérieure de la France. François, ayant échoué dans sa tentative de devenir empereur, ne peut plus compter sur une alliance avec les princes allemands et doit se tourner vers Henri VIII. Or, en 1520, le royaume est encore en lutte avec les Anglais - la guerre de Cent Ans n'est pas loin. Le rapprochement se révélera difficile, le roi d'Angleterre ayant ses propres ambitions ; mais l'on voit l'importance que François Ier accorde à la diplomatie et à la géopolitique. Il conclut également une alliance avec Soliman le Magnifique, qui est, à l'époque, l'hérétique par excellence ; il lui a même prêté des navires pour aller bombarder Nice en 1543, et lui a ensuite livré la ville de Toulon, afin que les bâtiments et les équipages turcs puissent y hiverner à l'abri des tempêtes. Une partie de l'opinion européenne n'a pas apprécié !

H. - François Ier semble exercer un pouvoir absolu. Y a-t-il un champ d'action qui échappe à son autorité ?

M. G. - Nous n'en sommes qu'au début de l'absolutisme, mais il est en marche. Il faut se souvenir que c'est François Ier qui se fait appeler pour la première fois « Majesté » ; c'est lui qui est « César triomphant » ou « l'égal de Cyrus et de Constantin », pour reprendre les termes de l'époque ; c'est lui qui dit également « Car tel est notre bon plaisir ». Donc, il y a la volonté de tenir le royaume et de donner à l'État - et au roi - un pouvoir qu'il n'avait pas encore totalement jusque-là. Ce qui est très important, à cet égard, ce sont les ordonnances de Villers-Cotterêts d'août 1539 - contenant cent quatre-vingt-douze articles - et qui, entre autres, donnent à François Ier la possibilité de nommer les titulaires de plus de cent archevêchés, quatre-vingt-deux évêchés, pas moins de cent vingt-sept abbayes ainsi que des prieurés et des monastères. Tout cela lui permet de contrôler les nobles et l'Église catholique, en gratifiant celle-ci de bénéfices.

H. - Est-ce son action la plus décisive pour l'avenir ? Car les conséquences des ordonnances se feront sentir bien au-delà de son règne...

M. G. - Oui, car c'est vraiment le début d'une nouvelle France monarchique. N'oubliez pas aussi que c'est pendant cette période que débutent les guerres de Religion. François Ier va, du bout des doigts d'abord, puis en s'engageant davantage, participer aux cassures qui se produisent dans la société française. Par exemple, il ne tolère pas qu'en 1534 on placarde - jusque sur la porte de sa chambre, à Blois - des affichettes vantant la Réforme et critiquant sa politique, très catholique du point de vue des réformateurs. Des hérétiques sont brûlés. L'imprimeur et humaniste Étienne Dolet est exécuté. N'imaginons surtout pas que ce pouvoir ne se contente que de construire des châteaux ou de subventionner les peintres italiens...

H. - Il y a un domaine où son rôle semble méconnu, celui des voyages d'exploration. Qu'en pensez-vous ?

M. G. - Sous l'influence italienne, il a en effet, donné de l'importance aux découvreurs de nouvelles terres, aux savants, aux écrivains - il a même sollicité la venue en France d'Érasme. Il a aussi montré sa sensibilité à la culture en créant le collège des Trois Nations (avec ses chaires de latin, français et hébreu) - l'ancêtre du Collège de France - et la Bibliothèque royale. Son rôle, dans ce domaine, a été essentiel pour l'avenir du pays.

H. - Quelle est alors, selon vous, sa plus belle réussite ?

M. G. - C'est d'avoir précisément donné à la monarchie - en dépit de ce que j'ai dit sur les condamnations de huguenots - une image d'ouverture, de culture et de créativité. Avec les ordonnances de Villers-Cotterêts, la France devient une monarchie « qui sent de plus en plus l'écritoire et de moins en moins l'écurie », comme l'a dit un historien. L'apport donné aux hommes de culture, aux découvreurs, aux explorateurs, à la langue française est remarquable. Sans oublier le fait que la propre soeur du roi, Marguerite de Navarre, était une fine lettrée.

H. - La face glorieuse du règne est-elle plus importante que sa part obscure ?

M. G. - Nous sommes dans une période difficile, non seulement pour François Ier, mais pour la monarchie elle-même, avec le début des guerres de Religion. Le fait que le roi a été fait prisonnier en 1525, qu'il a été obligé de verser une forte rançon et de confier ses enfants en otage à l'empereur : tout cela est peu glorieux. Mais globalement, le bilan du règne est sous-évalué. Il est très important de souligner son apport par rapport à l'art et à la langue française. Il est annonciateur d'évolutions importantes en ce qui concerne l'organisation de la monarchie, et notamment l'absolutisme, qui va apparaître dans toute sa plénitude solaire avec Louis XIV.

Rencontre avec Franck Ferrand , qui signe, chez Flammarion, François Ier, roi de chimères.

Historia - On présente une image très positive de François Ier. Qu'en pensez-vous ?

Franck Ferrand - Celle d'un magnifique souverain domine, en effet. Il est en quelque sorte l'emblème de la Renaissance française. Mais si l'on gratte un peu ce vernis, on découvre en réalité un personnage assez éloigné de sa réputation. Quand on observe, point par point, sa vie et son règne, le tableau se révèle assez peu agréable, il faut bien le dire.

H - Entre Marignan et Pavie, dix ans à peine se sont écoulés, mais tout a changé.

F. F. - J'essaie de le montrer dans mon livre : à Pavie, François est responsable de la campagne et de la défaite. Et il signera le honteux traité de Madrid, en n'ayant nullement l'intention de le respecter... Puis, en quittant l'Espagne, il laisse derrière lui ses enfants comme otages. Dès qu'il rentre, il adhère à la ligue de Cognac, qui non seulement viole le traité mais relance la guerre avec l'empereur. Or, ses fils sont toujours retenus par Charles Quint ! François Ier a été mauvais père - jusqu'à mener, dans les dernières années du règne, une guerre larvée contre son deuxième fils, le futur Henri II. Il laissera même sa maîtresse, la duchesse d'Étampes, s'entendre avec l'ennemi, dans le seul but de gêner Henri. Vous voyez jusqu'où cela peut aller... J'ajouterai qu'il a été un mauvais mari avec sa première épouse, Claude de France, mais aussi - et même davantage - avec la seconde, Éléonore de Habsbourg, soeur de Charles Quint, dont on ne parle jamais. Il s'est aussi révélé un mauvais frère avec Marguerite, qui avait pourtant tant fait pour lui. Enfin, il me paraît avoir été très un très mauvais fils. On peut considérer qu'une grande partie des belles réalisations du règne sont l'oeuvre de sa mère, Louise de Savoie, totalement dévouée à sa gloire - jusqu'à effacer derrière elle les traces de ses propres mérites, pour que la postérité ne retienne que le nom de son fils... Le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a pas fait preuve d'une grande reconnaissance. Le jour de la mort de sa mère, il est à la chasse chez le maréchal de Montmorency, dans son domaine d'Écouen.

H. - Comment est-il perçu à l'époque ?

F. F. - Il était assez méprisé par plusieurs souverains européens. Regardez ce que pense de lui Henri VIII, qui conservait un souvenir amer du camp du Drap d'or, au cours duquel François, avec une inconséquence que l'on pourrait mettre sur le compte de la jeunesse, l'avait humilié à la lutte... Un jour, Charles Quint confie à un ambassadeur de France que ce dernier a tort de prendre son maître pour un gentilhomme et qu'il n'est qu'un roi sans honneur. C'est également ce que pensait le pape Léon X ; quant à Clément VII, il mourra de regret d'avoir donné en mariage sa nièce, Catherine de Médicis, au prince Henri. Finalement, elle sera l'une des rares à dire du bien de son beau-père ; il est vrai qu'il l'avait beaucoup soutenue...

H. - A-t-il vraiment dépouillé le connétable de Bourbon au profit de sa mère ?

F. F. - L'affaire du connétable de Bourbon est complexe, ce qui la rend un peu difficile à comprendre aujourd'hui. Bourbon peut être regardé comme le dernier grand seigneur féodal. Il était veuf de Suzanne de Bourbon, fille d'Anne de Beaujeu (la petite-fille de Louis XI). Par elle, il avait hérité de vastes territoires en plein coeur du royaume. La Couronne pouvait difficilement accepter cet État dans l'État ; et d'autant moins que Louise de Savoie - en tant que plus proche parente de Suzanne - voyait dans la contestation de cette succession un moyen de s'enrichir, tout en renflouant le Trésor. De son côté, le connétable, poussé par sa belle-mère, peut se considérer comme un vassal maltraité par son suzerain ; d'où ses contacts avec le roi d'Angleterre et, plus encore, avec l'empereur ! Il ira jusqu'à mettre son épée de connétable au service de ce dernier - ici, il y a bien trahison... Mais François Ier n'a rien fait pour prévenir cet acte désespéré. Pis : le moment venu, il a fait preuve d'un aveuglement stupéfiant, qui ne peut s'expliquer que par la très haute idée qu'il se faisait de lui-même. Là est sans doute le grand ennemi intime de François : cet ego démesuré, qui l'aura conduit à toujours sous-estimer l'adversité.

H. - Est-il rancunier ?

F. F. - Il l'a souvent prouvé. Regardez l'obsession qui, durant tout le règne, va l'amener à combattre l'empereur Charles à n'importe quel prix ! C'est surtout un prince qui ne tolère pas le plus léger manquement à son autorité. Sa mère et sa soeur lui ont tellement répété qu'il était supérieur en tout, qu'il a fini par le croire ! D'où certaines réactions éruptives, et sa brutalité à l'égard des financiers, des parlementaires - bref, tous ceux qui, de près ou de loin, pourraient contester son pouvoir. Je n'explique pas autrement son terrible retournement à l'égard des réformés, envers lesquels - contrairement à ce que l'on a souvent dit - il s'est finalement révélé très intolérant et même violent. Je vous rappelle aussi que c'est sous son règne que furent remises en vigueur les grandes tortures : de l'estrapade à l'écartèlement, qui sera d'ailleurs infligé au malheureux écuyer accusé - à tort - d'avoir empoisonné le dauphin François, en 1536...

H. - C'est bien François Ier qui a instauré la Chambre ardente ?

F. F. - Oui, en 1535 [NDLR : une institution chargée spécialement de juger les affaires d'empoisonnement et d'hérésie]. Et cela doit nous rappeler le goût de ce roi pour les juridictions spéciales. Dans tous les domaines - successions, finances, affaires criminelles et évidemment religieuses -, François Ier nomme des commissions, recourt au jugement de commissaires. Ce ne sont pas les tribunaux ordinaires qui connaissent les grands cas du règne ; ce sont des juges institués - maîtres des requêtes, rapporteurs au Grand Conseil, etc. - nommés tout exprès par le roi ! Vous imaginez à quel point on peut leur faire confiance... Ils sont littéralement payés pour condamner.

H. - La part d'ombre l'emporte-t-elle sur la part de lumière ?

F. F. - Le règne demeure assez brillant - malgré le roi, pourrait-on dire ! Le hasard des temps a fait naître François au moment même où la Renaissance s'épanouit en Europe. Alors, certes, François Ier se désintéresse de l'urbanisme, interdit un temps l'imprimerie et crée la censure, ne réussit guère avec les grandes expéditions en Amérique... son règne n'en bénéficie pas moins de l'incroyable vitalité de l'époque. Il brille de la réputation des grands poètes - même si la plupart d'entre eux sont obligés de s'exiler pour ne pas finir en geôle ou sur le bûcher. Tout cela, c'est le règne. Mais que dire du roi ? François Ier me paraît être un personnage surfait, négatif, à l'origine de quelques-unes des pires déviances de la monarchie. Finalement, les grands dérèglements de la royauté - de l'institution d'une cour démesurée à la mainmise sur les finances et à la vénalité des offices -, tous ces grands travers qui, plus tard, seront reprochés à Louis XIV et à Louis XV sont nés sous lui, avec son aval. Et c'est lui qu'on voudrait nous présenter comme le modèle d'un grand roi !

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