Le maintien de l'ordre à la française

Le maintien de l'ordre à la française

Les manifestations des Gilets jaunes sont venues rappeler que l'encadrement d'une foule nécessite un précieux savoir-faire, né dans notre pays après le drame de la Commune.

Visuel : Manifestation des ouvriers à l'Hôtel de Ville de Paris le 17 mars 1848 ©Bianchetti/Leemage/BridgemanImages

Les manifestants s'égaillent dans la capitale, la préfecture de police est incendiée, ils atteignent le Louvre, Paris s'embrase, on pille et on vole... Vision d'apocalypse d'un mouvement de 2018 ? Non, 1871 : la fin de la Commune, une ville vidée de ses policiers, la IIIe République à peine née qui envoie la troupe mater l'émeute... Depuis cette date, la question du contrôle des foules dans la légalité républicaine ne va cesser de se poser, et une doctrine à la française va se construire.

Première étape. L'armée gère le désordre public

La gestion du maintien de l'ordre échoit aux militaires. Le militaire obéit, sans état d'âme. Pour s'assurer que la troupe ne renâcle pas, on fait appel à des régiments d'autres provinces. Ainsi, en théorie, pas de risque de voir les soldats mettre crosse en l'air devant des visages familiers - une stratégie toujours d'actualité dans le recours aux CRS et aux gendarmes mobiles.

L'armée gère le désordre public, le plus souvent en faisant usage de la force, ce qui se traduit par des morts sur le pavé. Mais, à Paris, un homme va tout changer. Le 3 juillet 1893, les gardiens de la paix réagissent violemment à une manifestation estudiantine. Une personne assise à une terrasse de café meurt après avoir reçu un projectile lancé par un policier : la préfecture de police est assiégée, les combats sont violents. Le lendemain, le préfet Lozé est limogé, et Louis Lépine le remplace. Le « Préfet de la rue » a son idée sur la question du maintien de l'ordre : un dosage entre légalité et dissuasion. Toute manifestation devra être prévue, la demande déposée en préfecture, et l'encadrement codifié. Durant les deux mandats de Lépine à la « PP » (1893-1897 et 1899-1913), aucun mort ne sera à déplorer lors des manifestations parisiennes. Sa doctrine (faire aboutir la foule sur une place aisément contrôlable : celle de la République ou de la Nation) se diffuse en Europe et est reprise aux États-Unis.

Deuxième étape. Le maintien de l'ordre confié à des unités spécialisées

Le second tournant est la création d'unités spécialisées. Avant-guerre, les gendarmes ont montré leur savoir-faire. Au sein de la garde mobile (fondée en 1921), ils répriment les débordements. Vichy, qui a oeuvré pour le modèle policier (étatisation de la police en 1941), crée la même année les groupes mobiles de réserve (GMR). Une bonne idée ne se perd pas, et les GMR deviennent à la Libération les CRS (compagnies républicaines de sécurité). Jusqu'en 1968, c'est l'affrontement, la charge et même le corps-à-corps qui prédominent lorsque la manifestation tourne à l'émeute - ou que le préfet estime que cela a assez duré. En mai, le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, innove et invente la « mise à distance » : les forces de l'ordre ne sont plus au contact, elles maintiennent à distance les manifestants avec les « lance-patates » (lance-grenades lacrymogènes) et les canons à eau. Le « made in France » est encore cité en exemple, avec son bilan de zéro mort durant la « chienlit ». Des couacs, il y en eut pourtant, comme en 1986, quand les unités mobiles en deux-roues causèrent la mort d'un étudiant. La gestion de la foule reste encore et toujours une affaire de têtes froides plutôt que de gros bras.
Matthieu Frachon

LE RÔLE CRUCIAL DU RENSEIGNEMENT

Vidocq puis la police de Napoléon III l'avaient bien compris : prévenir l'émeute est affaire de renseignement. En amont de la manifestation, on prend la température. Les renseignements généraux sont nés... de la police des chemins de fer du Second Empire. Ses agents se mêlent aux voyageurs et prennent le pouls du pays. Combien de révoltes furent désamorcées après qu'un meneur eut été interpellé pour avoir trop parlé dans un wagon ! Le renseignement devient crucial ; les patrons ont leur propre service d'espionnage (celui des houillères, de 1949 à 1992). En 2008, Nicolas Sarkozy fusionne les RG et la Direction de la sécurité du territoire au sein de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur - aujourd'hui, DGSI : Direction générale de la sécurité intérieure). Paris garde sa direction du renseignement (DR de la préfecture de police) et ses agents se glissent toujours dans les manifs pour identifier et exfiltrer les éléments violents - un autre volet de cette stratégie antiémeute à la française. M. F.

DES RÉVOLTES AU « ZÉRO MORT »

27, 28 et 29 mai 1830

À Paris, trois journées d'émeutes (les Trois Glorieuses) provoquent la chute de Charles X, au prix de la mort de 800 manifestants.

22-25 février 1848 Paris se soulève de nouveau contre le pouvoir royal. Louis-Philippe fait tirer sur la foule puis abdique.

21-27 mai 1871 Lors de la Commune, la répression menée par l'armée au cours de la « semaine sanglante » aurait fait 7 000 morts.

30 juillet 1908 À Draveil (Essonne), les dragons chargent des grévistes : 4 morts et 200 blessés.

6 février 1934 Une nuit d'émeutes qui laisse entre 15 et 30 morts et plus de 2 000 blessés : c'est le bilan le plus lourd de la IIIe République.

8 février 1962 La police charge au métro Charonne : 8 morts.

Mai 1968 Le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, préconise la « mise à distance » des manifestants. Résultat : zéro décès à Paris. V. D.

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