AUX ORIGINES DU PEUPLE DES PRÉCAIRES

AUX ORIGINES DU PEUPLE DES PRÉCAIRES

La chronique de Guillaume Malaurie, directeur éditorial adjoint

Le chômage de ceux qui ne travaillent pas du tout, 3,4 millions d'hommes et de femmes, semble reculer ces derniers mois. Exact. Mais le chômage de ceux qui travaillent un peu mais insuffisamment pour survivre, les catégories B et C de Pôle emploi, continue de croître et de gonfler le peuple des quelque 3,3 millions de « travailleurs précaires ».

Ce terme de « précaire », qui était quasi inusité au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe, nous vient en ligne directe du Moyen Âge. Très exactement du mot latin preces , la « prière ». La precaria , c'est la requête par laquelle le vassal demandait au seigneur de lui consentir un don suffisant, mais toujours révocable, pour assurer sa survie. Le précaire est donc un quémandeur, un obligé qui dépend de la grâce qu'on lui accorde ou non à titre temporaire. Un « bien précaire », au haut Moyen Âge, c'est une terre octroyée à titre viager. À durée déterminée. Dans son très tonique et fort bien documenté roman historique Godescalc, le moine du destin (Alma éditeur), Ariel Suhamy, philosophe de son état, fait remarquer que les princes carolingiens justifient très astucieusement la précarité des dons à leurs vassaux en mettant en avant le modèle biblique : « La terre elle-même n'est-elle pas accordée comme en location par Dieu ? » Bref, en cas d'infidélité du vassal ou de mort, le bien revient illico au suzerain. Le terme « précaire » a certes beaucoup voyagé au cours des siècles mais le halo qui pèse sur ce statut volatil et réversible est identique : la fragilité, l'incertitude et un sentiment de « désaffiliation », selon le mot de l'historien du travail Robert Castel.

Là où la condition d'un salarié est d'abord régie par un contrat et un droit à la protection, celui du travail, forgé au XIXe siècle, le précaire voit son statut marqué par l'imprévisibilité et la dépendance à l'égard de ses employeurs ou de l'État providence. Du coup, la forte injonction de Tite-Live voilà deux mille ans sonne étonnamment juste à nos oreilles : « Ne pas implorer un secours comme une grâce (precariam) mais le réclamer comme une dette. »

Photo DR

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