Boulanger, le démagogue qui fait illusion

Boulanger, le démagogue qui fait illusion

Monarchistes, radicaux, socialistes, libertaires : tous unis pour soutenir le général qui sait dire... ce que l'on veut entendre !

Visuel : dessin humoristique du général Boulanger faisant référence à son habitude de parader à cheval et a son image trop parfaite. ©Domaine public - Wikimedia Commons

En ce 14 juillet 1886, pour la première fois depuis le désastre de 1870, la France organise un défilé pour célébrer la fête nationale. Un homme est acclamé par la foule, le ministre de la Guerre : le général Georges Boulanger. Le héros du jour ne le sait pas encore, sans doute, mais le boulangisme vient de naître. Le peuple crie « Vive Boulanger ! » Bientôt, il répétera à l'envi : « C'est Boulanger qu'il nous faut ! »

Chacun y trouve son compte, mais l'ambiguïté est de mise

Le général n'est pas encore entré en politique au sens plein du terme, mais il est déjà populaire : les personnes massées ce jour-là saluent ce héros cocardier qui redonne sa fierté à la France et magnifie ses vertus guerrières. Ministre depuis quelques mois, Boulanger a manifesté les gestes symboliques qui plaisent au peuple et à certaines élites de gauche comme de droite. Il apparaît au fil des mois comme le général « la Revanche », comme le défenseur de la patrie. Sa fièvre nationaliste est sans faille. On connaît la suite : éviction du gouvernement en mai 1887, envoi à Clermont-Ferrand en juillet, mise à la retraite en mars 1888, entrée en politique en juillet, début de ce que Maurice Barrès a appelé un « steeple-chase électoral », qui le fait élire triomphalement dans différents départements, ce que le système électoral permet alors. On connaît la fin : quand même républicain, mais aussi (ou surtout ?) sans courage, Boulanger refuse le coup d'État dont le succès lui était assuré, et le pouvoir républicain reprend la main, le met en accusation : il prend la fuite en avril 1889, rentre en France, fuit de nouveau. En août 1889, il est condamné par contumace à la déportation. Le 30 septembre 1891, il se suicide en Belgique, sur la tombe de sa maîtresse.

Reste à savoir comment Boulanger a pu, pendant quelques mois, rencontrer la ferveur populaire, être au centre du jeu politique, se retrouver aux portes du pouvoir. Tout se mélange ici, dans une savante alchimie. Il en a été à la fois le bénéficiaire et l'acteur. Le terme est pertinent, car c'est un communicant extraordinaire : orateur de talent, il sait enthousiasmer les foules, dire aux Français ce qu'ils attendent, ce qu'ils espèrent. Chacun y trouve son compte au détour d'une phrase, mais l'ambiguïté est de mise. Il sait faire venir à lui nombre de journalistes qui valorisent, à Paris et en province, son action et ses idées. Il bénéficie de leurs articles dithyrambiques et enflammés. Il comprend que son image et son nom représentent un atout extraordinaire dans la conquête des Français. Les objets à son effigie envahissent le pays : canifs Boulanger, papier à lettres, montres, savons, jeux pour enfants. Des portraits de lui décorent les maisons.

Il est écouté quand il fustige cette République bavarde et corrompue

Il avance peu d'idées concrètes, mais sait le poids des slogans : fierté nationale, patriotisme, revanche contre l'Allemagne, en finir avec cette République des bavards. Il martèle sans cesse ces mots : « Dissolution, constituante, révision. » Il bouscule le jeu politique traditionnel. Cet homme recueille le soutien de tout ou partie des monarchistes, bonapartistes, radicaux, socialistes, libertaires. Chacun pour des raisons différentes. Tous les partis sont bouleversés par le boulangisme. Nombre d'entre eux acceptent des idées qui sont dans l'air du temps, car la société française est bien troublée dans ces années 1880, sur fond de crise économique, sociale et politique. À côté de son programme de caractère nationaliste, Boulanger laisse entendre qu'il est pour les retraites ouvrières, pour les coopératives, qu'il mènera un combat contre les grands magasins, qui réduisent les petits commerçants à la misère, etc. Sa démagogie est totale, mais il est écouté. Surtout quand il fustige cette République corrompue (celle du scandale des décorations, un sombre trafic de Légions d'honneur qui pousse le président, Jules Grévy, à la démission en 1887) et impuissante, incapable de régler les problèmes de l'heure et de dégager des perspectives. Il sait utiliser le mécontentement général contre le régime parlementaire et répond au profond désir de changement.

C'est sans doute sur ce point qu'il est le plus en adéquation avec les Français dans leur désir d'un chef, mais d'un chef qu'ils choisiraient eux-mêmes, sans intermédiaire, un chef républicain, présidentialiste et plébiscitaire. Bientôt, le peuple l'abandonne, quand il s'aperçoit qu'il a affaire à un agitateur d'opérette, tandis que les partis se ressaisissent, ayant compris que sa démarche ne s'inscrivait pas dans un cadre démocratique et républicain, et mènerait à une dictature. Cette tentative de caractère bonapartiste et césariste s'effondre aussi vite qu'elle était montée au firmament. Il s'en est fallu de peu.
Denis Lefevbre

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