Bourguiba, le wahhabisme et le Prophète

Bourguiba, le wahhabisme et le Prophète

Extrait du livre de Hamadi Redissi, Une histoire du wahhabisme, comment l’islam sectaire est devenu l’islam, postface inédite, Editions du Seuil, 2016, ISBN 978-2-75778-6208-7, pp 259-274. Avec l'aimable autorisation des éditions du Seuil.

On a eu tendance, dans les années 1970, à mettre en relief le conflit entre l’Arabie Saoudite et l’Egypte, assimilé, mais à tort, à un vrai débat de fond entre le nationalisme arabe sécularisé et le traditionalisme religieux – un débat par ailleurs empoisonné par la répression des Frères musulmans. Maintenant que la fièvre est tombée, il s’avère qu’il s’agissait d’une rivalité plutôt diplomatique entre un Nasser velléitaire et une monarchie qui défendait son rang. Or rien n’illustre mieux les errements de l’orthodoxie que la polémique déclenchée par le wahhabisme contre Bourguiba (1903-2000), premier chef de l’Etat tunisien (1956-1987), un véritable rival à la fois du nationalisme arabe, du conservatisme et de l’islamisme. […]

Aucune personnalité officielle n’est allée aussi loin dans la « déconstruction » de la religion. Dans ce discours fleuve, l’inégalable Bourguiba s’est permis quelques réflexions sur l’islam tout à fait représentatives de l’esprit d’un homme nourri des Lumières et du positivisme d’Auguste Comte, dont il aimait à rappeler la devise : « Vivre pour autrui ». Il critique d’abord l’éclectisme dans le choix des versets,  qui fait prévaloir le déterminisme sur le libre arbitre. Fatalistes, les musulmans s’en remettent au verset : « Rien ne nous atteindra, en dehors de ce que Dieu a écrit pour nous » (9 : 51), oubliant que d’autres versets appellent à agir librement dans le monde. Car « Dieu ne modifie rien en un peuple avant que celui-ci ne change ce qui est en lui » (13 : 11). Puis Bourguiba s’en prend ouvertement aux « récits fabuleux » tels que « le bâton de Moïse », une croyance ancestrale selon laquelle un serpent pouvait sortir d’une chose inanimée – une croyance fort heureusement balayée par l’invention de Pasteur sur le rôle des microbes ; ou encore le récit des gens de la Caverne dans le Coran (sourate 18 : 9-16), comme si des êtres vivants pouvaient dormir pendant plusieurs centaines d’années. Ou encore, si on avait dit aux compagnons du Prophète que des bateaux pesant des centaines de tonnes pouvaient traverser la mer et des avions déchirer l’espace, ils ne l’auraient jamais cru, eux qui pensaient que la Terre était plate ! N’oublions pas non plus, martèle Bourguiba, que le Prophète a dû composer avec les mœurs de son temps, acceptant de maintenir des pratiques qui ne sont pas très éloignées de l’adoration des idoles, ainsi du culte rendu à la Pierre noire ou celui de la lapidation du diable. Umar, deuxième successeurs de Muhammad, savait bien qu’il s’agissait de pierres, mais il a accepté le rite afin d’attirer les fidèles.

Les propos de Bourguiba sont-ils hérétiques ? Sûrement. Mais il s’agit plutôt cette fois-ci de l’hérésie de Spinoza radicalisée par celle des Lumières, dont l’ultime conséquence coule de source pour beaucoup : l’athéisme. Est-ce le cas ? Son contradicteur, l’outrancier Ibn Al-Baz, est le rejeton d’une secte hérétique médiévale relayée par l’islamisme militant, mais qui parle désormais au nom de la communauté islamique. De nouveau donc, l’hérésie et l’orthodoxie s’affrontent, mais dans un jeu de rôle imprécis où il est devenu difficile de savoir qui représente l’orthodoxie. Riche de rebondissements, la polémique indique en fait la véritable situation de l’islam : c’est l’ancienne hérésie wahhabite qui se constitue et de présente désormais comme la nouvelle orthodoxie. […]

Mais d’autres choses demeurent dans l’ombre. Ibn Al-Baz a-t-il reçu l’aval du roi Fayçal (1964-1975), ou bien a-t-il agi sur instigation de la hiérarchie religieuse ? D’après Masmoudi, ancien ministre des Affaires étrangères de Tunisie et ami des Saoudiens, le roi Fayçal a envoyé une lettre à Bourguiba, le menaçant de rupture diplomatique si jamais il décidait l’égalité en matière d’héritage. Mais Bourguiba n’ayant pas mis son projet à exécution, les relations se sont rétablies. Fayçal connaissait un peu la Tunisie. De retour d’un voyage aux Etats-Unis, il y avait fait escale le 11 décembre 1943, en compagnie de son frère Saoud et de l’ambassadeur d’Arabie en Angleterre, comme hôte des autorités françaises. La délégation fut reçue par le monarque en exercice, Lamine bey. Le lendemain, Fayçal et Saoud visitèrent la grande mosquée Zaytouna. Ils sont acclamés par une population en liesse qui a toujours apprécié tout ce qui vient des Lieux saints : musc, eau bénite, capelets, luban, a fortiori ses hommes… Vive l’unité arabe ! Vive l’Arabie Saoudite ! Vive Moncef bey (le bey déchu par le protectorat) ! Devant ses manifestations, on prie aimablement la délégation d’écourter son séjour. Le surlendemain, une grève des enseignants paralyse même la Zaytouna.

De son côté, Bourguiba connaissait mieux l’Arabie Saoudite. Il effectua en 1946 son premier voyage en Terre saint, durant le mois de ramadan. Il eut du mal à rencontrer le roi Addelaziz (père de Fayçal), qui dormait le jour et veillait le soir, tout au contraire d’un Bourguiba, du genre « réformé strict », qui dormait tôt et se réveillait à l’aube. Masmoudi, qui l’accompagnait,  a raconté comment Bourguiba eut maille à partir avec la réception de l’hôtel parce qu’il avait acheté des provisions pour le jour. C’est peut-être ce souvenir irritant qui le poussera plus tard à mener campagne contre le ramadan, mois de farniente que l’hypocrisie orientale présente comme un mois de privation et de labeur ! Enfin, le roi reçoit Bourguiba. Il lui prodigue des conseils de guerre à la mode des Frères, quand ceux-ci surprenaient l’ennemi par des raids imprévisibles, sans jamais l’affronter de face.

Cependant, Bourguiba a indiscutablement un ascendant sur les Saoudiens car il s’est opposé bien avant eux à Nasser (1918-1970). Et que quelle manière ! En 1955, il avait dit que la libération nationale ne devait rien à l’Orient qui « ne nous a fourni aucune cartouche ». Il ridiculise Nasser après la défaite de 1956 contre Israël. Au péril de sa vie, il part en 1965 dans les territoires acquis au raïs, plaider un règlement négocié de la question israélo-palestinienne. Durant son périple en Orient en 1965, il fait escale à Djedda. Chose rarissime selon Muhammad Sayeh, historien et biographe de Bourguiba, la femme du prince régnant s’est déplacée à l’aéroport pour accueillir Wassila, l’épouse du chef de l’Etat tunisien. Il demande enfin à Nasser de démissionner à la suite de la défaite de 1967. Nasser était, selon un néologisme forgé par A. Abdel Malek, un « nationalitaire », Bourguiba un nationaliste. Dans Philosophie de la Révolution (1954), Nasser voulait généraliser son inkilab (coup l’Etat), alors que Bourguiba a toujours plaidé modestement pour des relations cordiales entre Etats souverains. Nasser n’est pas un laïc, Bourguiba l’est ! Il ne s’est jamais laissé, non plus, impressionner par les pétrodollars. En 1973, en plein crise pétrolière, il avertit ses pairs, à Alger, contre l’utilisation abusive de l’arme du pétrole. Il pensait qu’il était le seul chef d’Etat arabe légitime dans un cénacle formé de putschistes et d’héritiers présomptifs. Il osa dire publiquement que « la Tunisie fai[sait]t partie intégrante du monde libre », alors que les Saoudiens rencontraient les représentants de ce dernier tout en se disculpant de « prendre pour amis les juifs et les chrétiens », conformément à la doctrine wahhabite de la fidélité et du désaveu.

Voilà donc l’homme qui évita la polémique avec Ibn al-Baz ! Pourtant le wahhabisme ne lui est pas étranger. Il en parle dès 1959 lorsqu’il décide, contre toute attente, de consacrer le discours d’investiture lors de la première réunion de l’Assemblée nationale, fraîchement élue, à la religion, et non pas, comme il est d’usage, au programme de gouvernement. Dans un discours d’une haute tenue intellectuelle, il rappelle le déclin de l’islam, empêtré dans « le conservatisme, la mort et le sommeil ». Il cite à plusieurs reprises « les grands réformateurs » du XIXe siècle, dont il estime être, à juste titre, le digne héritier. Dans ce contexte, dit-il,  est apparue « la tendance wahhabite qui appelle fermement à abolir tout ce qui n’existait pas au temps du Prophète et de ses compagnons bien guidés, au motif qu’il s’agit d’innovations, et appelle ainsi au retour aux sources de l’islam, tel qu’il était treize siècles plus tôt ».  Il explique qu’elle telle « prédication » ne pouvait rétablir la gloire de l’islam car non seulement le retour est impossible, mais encore la « raison islamique » est appelée, aujourd’hui, à composer avec une Europe ayant accompli une avancée prodigieuse. Le salafisme, cette « grande révolution », ne pouvait non plus réussir, son point faible étant de ne pas avoir su « orienter la pensée religieuse vers la liberté et l’action ». Le secret du déclin, dit-il, réside dans le fait que le musulman s’est privé du potentiel de la raison, « par crainte d’être accusé de libertinage [zindaqa] et d’infidélité » dans un islam où « les penseurs livres ont été accusés d’impiété, tués et brûlés vifs ». On croirait lire Farah Anton, répliquant à Abduh au début du XXe siècle.

 

La religion selon Bourguiba

Pourtant Bourguiba et les salafistes se rejoignent sur le statut du Prophète, des marabouts et des ulémas. Nous savons que les wahhabites rejettent la sacralisation du Prophète. Sur ce point, Ibn al-Baz, dans sa réponse à Bourguiba, a été formel : « Nous disons : beaucoup sont tombés dans la déification du Prophète – au même titre que les saints –, et cette sacralisation consiste à consacrer une partie de l’adoration au Prophète ou à d’autres créatures ». Bourguiba non plus ne sacralisait pas le Prophète. Sauf qu’il le soumettait à une critique historique et sociologique. Muhammad, dit-il, est un homme inspiré, un chef charismatique, un homme d’Etat, qui a unifié des tribus ; seulement, il n’a pas su organiser sa succession. Ou plutôt, ses compagnons, tous compromis dans la lutte ouverte pour le pouvoir, l’en ont dissuadé. Bourguiba rappelle comment les compagnons se sont affrontés et de sont divisés en clans et schismes générateurs de désordres. Il était également hostile aux marabouts, mais là où les salafistes n’y voyaient que de petits « tyrans » qui rivalisent avec Dieu, Bourguiba, en homme rationnel, métrisait les marabouts, ces charlatans qui abusent de la faiblesse d’esprit des petits gens. Enfin, cette hostilité s’étend aux ulémas, ces « enturbannés », aimait-il à dire, auxquels il impute, dans le sillage des réformistes du XXe siècle mais en scientiste, la décadence de l’islam. Bref, les réformistes voulaient évincer les classes traditionnelles pour saturer à leur tour le champ religieux ; Bourguiba, lui, les évacue tous afin que la Tunisie  ne soit plus une proie facile à des « étrangers venus d’Orient et d’Occident ». L’écrivain Ridha Kéfi en formule l’idée : La Maison Tunisie (1994) a sa personnalité propre, contrairement à Hegel qui disait, dans La Raison dans l’histoire, que le Maghreb n’a fait que suivre son destin, celui d’imiter tout ce qui a été fait de grand ailleurs.

Ainsi, aussitôt l’indépendance proclamée, Bourguiba bouleverse-t-il en peu d’années (1956-1962) les bases religieuses du lien social. Comme Ibn Abd al-Wahhab, mais à des fins absolument différentes, il ordonne la démolition d’un grand nombre de marabouts et détruit le pouvoir des ulémas. Celui-ci se basait sur trois piliers : l’éducation religieuse, la judicature, la gestion du culte et des biens de mainmorte. Il instaure un système scolaire séculaire, étatique, obligatoire et gratuit. De  fait, les écoles coraniques et les madrasas disparaissent, tandis que la prestigieuse institution d’enseignement religieux, la Zaytouna, rejoint l’université tunisienne, créée en 1961. Il unifie les juridictions françaises, islamiques et rabbiniques sur la base de l’application du droit positif, mettant fin à l’administration confessionnelle de la justice. Il abolit des biens de mainmorte et transfère à l’Etat la propriété des édifices religieux et des lieux de prière, privant définitivement les religieux de leur relative autonomie financière. Il transforme les « fonctionnaires de Dieu » en agents publics, y compris le mufti qui passe du statut de mufti de la Tunisie à celui de mufti de la République (1962), occupant un emploi fonctionnel de haut rang. Il dénonce la copulation effrénée, le patriarcalisme, le recours abusif au divorce, La Femme du consensus établi (2001), dira Latifa Lakhdar. Il promulgue alors le Code de statut personnel, en 1956, avec l’aval d’une partie des ulémas éclairés (notamment Fadhel Ben Achour), au point que son fils, Yadh Ben Achour, édifié, aura raison de dire que le Code est « la véritable constitution » d’un régime qui a martyrisé sa Constitution formelle.

Enfin, il s’attaque au culte. Il critique l’immolation abrahamique des bêtes durant la fête du sacrifice et le pèlerinage qui se transforme en voyage d’agrément. Le 5 février 1960, Bourguiba, en présence du Mufti, M. Aziz Djaït (1957-1960), et de son successeur Fadhel Ben Achour (1962-1970), appelle publiquement à rompre le jeûne, au motif que la guerre contre le sous-développement est un « grand jihad », méritoire, comparé à la lutte de libération, qui n’aura été, en somme, qu’un « petit jihad ». Nécessité faisant loi,  le Prophète a bien autorisé les siens à rompre le jeûne pour qu’ils triomphent de leurs ennemis au combat. Il ose demander au mufti, publiquement, une fatwa en ce sens. Celui-ci résiste avec la dernière énergie du désespoir en émettant un avis contraire, qui réitère le devoir de jeûner, se limitant à énoncer les exceptions de circonstances consacrées par le droit islamique, sans mentionner l’ultime bataille économique que Bourguiba appelait de ses vœux. Furieux, Bourguiba démet le mufti de sa fonction et laisse le poste vacant entre 1960 et 1962. Pour enfoncer le clou, il décide que le début du mois de jeûne sera fixé par le calendrier universel et non de visu, comme l’exige la tradition. Il convoque à cet effet les deux ulémas, M. Aziz Djaït et Fadhel Ben Achour. Chedli Klibi, qui a assisté à l’entrevue, me dit que le premier refuse l’innovation, arguant du fait que « nous sommes une nation qui ne sait ni lire ni écrire », le second apporte son appui au changement. Bourguiba récidive en 1964, le premier jour du ramadan, mais cette fois-ci, en poussant la provocation jusqu’à ingurgiter publiquement un jus de fruit. Le mufti Fadhel Ben Achour a dû en souffrir. Son amitié pour Bourguiba l’a laissé ce jour-là sans voix. Il refuse cependant à Bourguiba sa fatwa. […]

Mais Dieu n’est pas la religion, encore moins l’islam. Avec Bourguiba, nous dit l’historien Raouf Hamza, la Tunisie devient « le sujet de l’histoire ». Comment agir à l’égard de l’islam sinon en faire un allié, une force de progrès et tirer profit de son éthique de l’action. En somme, sa théorie publique de la religion est un mélange d’utilitarisme et de rationalisme. Les Tunisiens,  toutes classes d’âge confondues, connaissent par cœur les deux versets antifatalistes par lesquels il ponctuait ses discours : « Dieu ne modifie en rien un peuple, avant que celui-ci ne change ce qui est en lui » et «  Agissez ! Dieu verra vos actions, ainsi que le Prophète et les croyants ». Se changer soi-même afin de transformer le monde et confier le soin d’en juger à qui de droit, telle est la manière d’honorer la promesse prophétique : « Le Coran arrive vierge le Jour du jugement ». Ou encore, l’audacieuse relecture des versets l’autorisant à abolir la polygamie, notamment celui-ci : « Vous ne pouvez pas être parfaitement équitables à l’égard de chacune de vos femmes même si vous en avez le désir » (4 : 129). L’équité parfaite étant à jamais impossible, le verset autorise donc l’abolition de la polygamie. Bourguiba n’a certainement pas lu Weber, mais il pensait, comme l’auteur de l’Ethique protestante, que la religion stéréotypée et ritualiste entrave la logique formelle économique, que Bourguiba aimait à traduire par une image : « rejoindre le convoi de la civilisation ». Seulement, cet utilitarisme hérésiarque est un exercice périlleux, car autant il est impossible de mesurer l’utilité moyenne, autant il est pénible pour des esprits préformés par le monde du langage de  s’accorder sur la personne juste, le sens juste et le moment juste : Bourguiba, à l’ego surdimensionné, s’autorise de son statut de chef des croyants pour recourir à l’ijtihad, afin, dit-il en novembre 1959, que « cet Etat fasse des miracles, comble le retard et harmonise entre la vie du XXe et le XXIe siècle, entre le passé et le présent ». Malheureusement, le miracle  n’a pas eu lieu !

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