1358, Paris s'éveille

1358, Paris s'éveille

Le premier de la longue série des soulèvements parisiens prétend entraîner le royaume, en plein coeur du XIVe siècle, dans une révolution. Rien de moins. À sa tête, un prévôt des marchands bien décidé à incarner la fronde contre la royauté.

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La nouvelle a bouleversé les Français : en ce mois de septembre 1356, le roi Jean, le Bon Valois, s'est incliné devant les Anglais à la bataille de Nouaillé-Maupertuis, près de Poitiers. Pis encore : il est leur prisonnier ! Tandis qu'on l'emmène, captif, jusqu'à Londres, le poids de sa couronne échoit à son fils aîné, Charles, promu lieutenant général du royaume. Le dauphin de France - il est le premier à porter ce titre - n'a pas 20 ans ; isolé, démuni, privé de ressources dans une période de pénurie, que pourra bien décider un si jeune prince ? S'inspirant de la décision prise l'an précédent par son père, il commence par convoquer les états généraux et reçoit les députés des trois ordres à Paris dès le 17 octobre.

Début d'une crise de régime. Les états commencent par subordonner l'octroi de tout nouvel impôt à l'établissement d'une charte, qui n'est pas sans rappeler, dans son principe, la Magna Carta (« Grande Charte »), imposée par les barons d'Angleterre à leur roi en 1215. Les députés refusent du reste d'en discuter avec les émissaires choisis par le dauphin. Ils exigent par ailleurs, en échange de l'armement de 30 000 hommes, le renvoi d'une kyrielle de conseillers royaux, et vont jusqu'à réclamer la libération de leur soutien naturel : Charles de Navarre, dit Charles le Mauvais, gendre de Jean le Bon, enfermé naguère par celui-ci pour intelligence avec les Anglais !

Le jeune dauphin, fort habile en dépit de son inexpérience, se garde bien de protester contre des atteintes aussi criantes à son autorité naissante. Il se montre évasif pour mieux ajourner sa réponse. En vérité, pour trouver de quoi survivre, il aura plutôt recours à la dévaluation monétaire ; mais, conscient de l'extrême impopularité d'une telle mesure, Charles a pris soin de quitter Paris quelques jours avant son annonce à la population. Il a trouvé refuge à Metz, chez l'empereur...

L'Europe entière est sidérée

À Paris, le peuple, mais aussi les bourgeois, petits et surtout grands, s'étranglent de rage. Le prévôt des marchands va jusqu'à défendre aux corporations d'accepter la monnaie dévaluée. Qui est ce prévôt ? Le haut personnage chargé de la police et de la justice entre marchands, des règlements civils de la capitale, de la circulation fluviale à l'intérieur de ses murs, etc. - un élu des corporations, en somme, qui se regarde comme le défenseur des intérêts privés et fait figure d'ancêtre des maires de Paris. Son nom ? Étienne Marcel. Un riche marchand drapier d'une petite cinquantaine d'années, allié aux milieux bancaires et très remonté contre la royauté et ses décisions arbitraires.

Le premier débat contradictoire de l'histoire de France

Le prévôt Marcel sait bien qu'il peut compter, dans le bras de fer qui se dessine avec des Capétiens affaiblis, sur le soutien énergique, éloquent même, de Robert Le Coq, l'évêque de Laon - un ambitieux qui, dans l'ombre, intrigue au profit de Charles le Mauvais... Ce sont ces deux hommes d'influence et d'expérience que va devoir affronter le jeune dauphin lorsqu'il rentre à Paris. Le 14 janvier 1357, la révolution couve.

Comme préalable à toute entente, Étienne Marcel réclame des réponses écrites de Charles sur le renvoi de ses conseillers et sur l'annulation du titrage monétaire dévalué. Il exige aussi la convocation, pour février, de nouveaux états, qui, siégeant avec passion, adresseront à la Couronne une soixantaine de requêtes ! Dès lors, la question se pose : une monarchie constitutionnelle serait-elle en train de se faire jour dans la France médiévale ?

À la lumière des événements, on serait en droit de le penser : le 3 mars, une grande ordonnance de 61 articles est ainsi concédée par le dauphin Charles, texte inouï, sidérant l'Europe entière, consacrant la souveraineté des états généraux - et fort peu admissible pour le roi prisonnier, qui se tient informé depuis sa geôle anglaise. Sa réaction ne se fait d'ailleurs pas attendre : mettant les contribuables dans son camp, Jean adresse à ses sujets une lettre fameuse par laquelle il s'oppose à toute nouvelle levée d'impôts ; il en profite pour frapper de nullité la grande ordonnance et interdire toute nouvelle réunion des états généraux.

La sédition pourrait s'arrêter là, mais ce serait mal connaître Étienne Marcel et Robert Le Coq, et sous-estimer leur détermination. Entrant ouvertement en désobéissance, le prévôt et l'évêque convoquent les états - on n'ose écrire l'Assemblée - pour le 30 avril. Paris entre donc en révolution. Comme toujours en ces moments sensibles, tout va dépendre de l'attitude de la population. Que les Français suivent Marcel en masse, et c'en sera fini de la dynastie des Valois, voire de la monarchie capétienne. Que certains, nombreux, hésitent, et le dauphin aura encore quelques coups à tenter... Or, en 1357, c'est de ce côté-ci - celui de la loyauté au pouvoir royal - que va plutôt pencher le fléau de la balance.

Les trois ordres convoqués aux états généraux sont loin d'être prêts à s'entendre. La noblesse fait la sourde oreille aux incessants appels de l'évêque de Laon ; le clergé vient de bénir la lettre qui l'exonère de tout paiement d'impôt du roi Jean ; quant au tiers état, il est divisé entre une courte majorité d'éléments insurgés et une forte minorité de sujets loyaux. C'est alors qu'avec un opportunisme étonnant, laissant deviner le grand roi qu'il s'apprête à devenir, le dauphin Charles saisit sa chance et reprend en main les rênes de l'État. Ainsi, les fantasmes de prise du pouvoir nourris par certains n'auront été qu'un feu de paille... Pour le moment, du moins.

Très vite, le jeune prince doit prendre de nouveau ses distances avec la capitale ; mais quand il y reviendra - car Paris demeure bel et bien le centre de gravité de son royaume -, ce sera pour constater un désordre général. Nouvelle inquiétante : on apprend à la Cour que Charles le Mauvais, bénéficiant de hautes complicités, est parvenu à s'enfuir de sa prison d'Arleux. Le prince rebelle fera sans tarder une entrée tapageuse dans Paris, porté en triomphe par la population et soutenu par des troupes nombreuses et entraînées, occupées bientôt, aux côtés des Anglais, à ravager la Normandie !

C'est alors que le dauphin, réagissant d'une manière stupéfiante pour le XIVe siècle, choisit de prendre part en personne au débat public. Après tout, Robert Le Coq a souvent pris la parole devant les Parisiens ; l'auguste fils et héritier du roi de France ne se considère pas en reste. Il va se jeter dans la mêlée à son tour ; Charles vient donc aux Halles haranguer la foule - non sans talent d'ailleurs, et même, à en croire la chronique, avec assez de feu et d'ardeur. Le lendemain, Étienne Marcel lui répond à la même tribune. Peut-on parler du premier débat contradictoire de l'histoire de France ? Probablement.

22 février 1358. Après qu'une maladresse de la justice royale a mis le feu aux poudres, Paris, une fois de plus, se soulève contre le Valois. La foule, conduite par Étienne Marcel, s'est frayé un chemin vers l'intérieur du palais de la Cité, jusqu'au dauphin Charles en personne. Les maréchaux de Champagne et de Normandie, Jean de Conflans et Robert de Clermont, sont occis sous ses yeux pour avoir prétendu le protéger ! Et dans un geste que certains veulent imaginer protecteur, mais qui demeure bien humiliant pour le détenteur légitime - même par délégation - d'un pouvoir de droit divin, le prévôt Étienne Marcel prie le prince fébrile, exsangue, de se coiffer « pour sa sauvegarde » d'un chaperon aux couleurs de la capitale insurgée. Où l'on ne peut s'empêcher de songer au bonnet phrygien revêtu par Louis XVI, un certain 20 juin 1792...

Des alliances discutables

Contrairement à son lointain successeur, le dauphin parvient cependant à se faufiler hors de la capitale le 27 mars et à gagner Sens puis, de là, la Champagne. C'est après son départ que s'organise, sous l'impulsion d'Étienne Marcel, cette « commune de Paris » qui entend en découdre avec la royauté. Certains termes, certains précédents, sont chargés de puissants échos... Réquisitions, confiscations, levées de recrues mettent Paris en émoi.

Faisant feu de tout bois, Marcel prend en avril la décision de s'allier avec des paysans insurgés du nord du royaume, les Jacques, eux-mêmes placés sous la houlette d'un chef, Guillaume Karle. Il fait appeler aussi Charles le Mauvais au secours de Paris, va jusqu'à prendre langue avec les Anglais et assume si bien tous ces choix qu'au sein même de son camp nombreux sont ceux qui commencent à douter du bien-fondé de son action. Ironie de l'histoire : le Navarrais va se retourner contre les Jacques et entrer dans Paris en défenseur de l'ordre. Se voyant déjà roi de France, il ne pouvait tout de même asseoir un règne à naître sur le désordre des provinces...

À la tête de 30 000 hommes, le dauphin Charles se présente alors à l'assaut de sa capitale insurgée. C'est l'acte de majesté qu'attendait la majorité silencieuse des Parisiens. N'écoutant soudain plus les harangues ni les exhortations d'Étienne Marcel, la population se met à persécuter spontanément les Anglais venus renforcer la commune. Après le flux, le reflux... Le 31 juillet 1358, le prévôt lui-même est pris en chasse par tout un groupe de boutiquiers et d'ouvriers qui, armés de fortune, l'attaquent à la bastille Saint-Antoine, dans le fond du réduit où il s'était réfugié. Il en est arraché, se trouve livré à la foule, molesté, puis lynché sur la place.

De mauvais augure

Ainsi périt le premier en date de la longue liste des révolutionnaires parisiens. Le triomphal retour en sa capitale du dauphin - titré maintenant régent - le 2 août, les quelques procès et condamnations qui l'accompagnent, surtout la clémence de Charles envers ceux qui, la veille encore, défiaient sa souveraineté, tout cela appartient à la légende des Valois... C'est déjà presque le règne de Charles V qui s'ouvre. Mais ces fameuses scènes royales, complaisamment peintes et dépeintes, semblent bien impuissantes à faire oublier que, de façon durable et déterminée, l'autorité de la Couronne a été défiée en France. Bafouée même. Insultée à maintes reprises. Et ce, dès 1358, au coeur même de la capitale des Capétiens, et avec l'assentiment et l'enthousiasme de quelques-uns des esprits les plus libres du temps.

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LES PERSONNAGES CLÉS

Jean II le Bon Politique et tacticien quelconque, le roi de France gouverne mal un royaume désorganisé par la Peste noire. Il se dit - à raison - entouré de traîtres.

Le roi de Navarre compte parmi ces intrigants. Ambitieux et retors, Charles « le Mauvais », arrière-petit-fils de Philippe le Bel, revendique la couronne. L'assassinat de Charles d'Espagne, favori de Jean II, le 8 janvier 1354, marque son entrée en politique. Et son rapprochement avec Édouard III provoque son arrestation le 5 avril 1356.

Les Anglais Après avoir ravagé le Languedoc et l'Auvergne, le prince de Galles, fils d'Édouard III, ferraille contre Jean le Bon, à Poitiers, le 19 septembre 1356 - pour une « déconfiture » de la chevalerie française, à l'issue de laquelle Jean II est capturé. Une trêve est signée, qui n'empêche pas les mercenaires anglais de continuer la guerre pour leur propre compte.

Charles À 18 ans, le dauphin prend la direction du royaume. Inexpérimenté, discrédité par la piteuse défaite et l'incompétence présumée de la Cour, l'héritier est la cible d'une vive opposition, notamment de la bourgeoisie parisienne, que veut incarner

Étienne Marcel . Celui-ci, qui gouverne la capitale, entend profiter de la captivité du souverain pour imposer ses idées « réformistes » et appelle, à cette fin, les « bonnes gens » de Paris à le suivre.

LES ANGLAIS TIRENT LES PREMIERS

Un autre souverain, d'outre-Manche celui-là, a vu son autorité contestée, dès le début du XIIIe siècle : le 15 juin 1215, sous la pression de ses barons, le honni Jean sans Terre est contraint de signer la Grande Charte. Pour la première fois, des limites sont posées au pouvoir royal, qui protègent l'individu - telle la clause 39, qui garantit à tout accusé un procès par un jury citoyen, ancêtre de la loi d' Habeas corpus , pilier du droit anglo-saxon. Pragmatique, dicté par l'intérêt de la noblesse, lassée de financer des guerres perdues, le document n'en reste pas moins un des textes fondateurs des démocraties modernes. J.-P. S.

L'hommage naturelde la IIIe République

En 1882, la statue équestre d'Étienne Marcel par les sculpteurs toulousains Idrac et Marqueste s'inspire des condottieres de la Renaissance en vue de complaire aux républicains du corps municipal. Elle donne à voir un prévôt des marchands imposant, fier et conquérant, paré des attributs d'un pouvoir qui se veut profondément légitime. Pas étonnant que la IIIe République enfin installée ait cherché à mettre en avant celui que Michelet, déjà, avait décrit comme le représentant d'une bourgeoisie parisienne lestée par les campagnes : « Étienne Marcel ne peut tenir finalement contre l'opposition des autres bourgeoisies, des bourgeoisies provinciales serrées autour du dauphin, l'épaulant, le soutenant, le poussant jusque dans Paris où il rentre en vainqueur. Étienne Marcel est tué. Tout rentre dans l'ordre. Tout se tait et s'assoupit. Un grand voile de silence s'établit. » F. F.

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