Gandhi

Gandhi

Il y a 70 ans tombait sous les balles d'un extrémiste hindou la « Grande Âme » de l'Inde. Cruel épilogue pour celui qui milita, toute sa vie durant, pour l'indépendance et l'unité de son pays.

Tout le monde connaît sa silhouette fragile transcendée par une volonté farouche, son regard à la fois bon et ferme derrière ses lunettes rondes à double foyer, son petit crâne presque chauve et luisant, sa moustache grisâtre, sa peau parcheminée, brunie par d'interminables expositions au soleil. Gandhi aura incarné, jusqu'à nos jours, la dignité démunie ; il est le faible en mesure de faire plier le puissant. Quand il s'écroule, à 17 h 17 précisément, ce vendredi 30 janvier 1948, quand il tombe à New Dehli sous les balles d'un fanatique, au milieu de ses fidèles, c'est la planète entière qui s'émeut, se récrie, se confond en lamentations.On a tiré sur le petit homme en blanc, on a tué le plus intègre, le plus exemplaire des grands de ce monde ! La pure et belle conscience vient ainsi depayer tribut à cette intolérance qu'elle avait si pacifiquement combattue, toute sa vie durant... Le rouet ne tournera plus, dans l'ashram qu'on ne quittait jamais qu'à regret ; le bâton de pâtre ou d'ermite n'affermira plus un pas vaguement claudicant.

L'intrus du bout du monde

Difficile d'imaginer que, soixante ans plus tôt, le jeune Mohandas, lorsqu'il avait quitté la petite principauté de Porbandar, au Gujerat, pour venir « faire son droit » à Londres, était un étudiant un peu vain, coquet, qui veillait au vernis de ses souliers et maîtrisait l'art de bien nouer une cravate. N'était-il pas le fils d'un ministre du maharaja de Kathyavar ? Un dandy exotique, en somme, un fringant célibataire - en apparence du moins, car il était marié, depuis l'âge de 14 ans, avec la toute jeune Kasturbaï, demeurée au pays...

Ce jeune intrus du bout du monde ne tarde guère à sentir qu'il ne sera jamais partie prenante de la bonne société britannique. Pétri de cette évidence, il cesse de courir après les élégances et reporte ses efforts sur le travail et l'hygiène de vie. Bientôt devenu végétarien, il pousse plus loin l'exploration de ses racines et consacre ses loisirs à traduire la Bhagavad-Gita (en sanscrit, le « cantique céleste »), poème sacré des Indes. « Lorsque les doutes m'assaillent, écrit-il, lorsque les déceptions me menacent, j'y retourne et j'y trouve un verset qui me réconforte ; et je me mets immédiatement à sourire au milieu même des chagrins qui m'éprouvent. » Gandhi est en train de découvrir son domaine d'élection : la spiritualité.

Juin 1891. Diplômé en droit et inscrit au barreau, le jeune homme reprend la mer pour jouer les avocats à Bombay. Constamment gêné aux entournures dans l'exercice d'une profession où, parfois, il faut transiger avec la vérité, le moraliste en lui se défie du plaideur. Ne trouve-t-il pas moyen de se brouiller avec l'agent britannique de Porbandar, contrariant tous les espoirs de sa famille ? Moins de deux ans après s'être installé, il jette l'éponge et accepte le poste de conseiller juridique dans une firme indienne d'Afrique du Sud. On ne sort pas de l'Empire britannique...

Voilà donc Gandhi, 24 ans, installé à Durban. Il est ce qu'on nomme là-bas un coolie - autant dire un métèque d'origine indienne. Bientôt, lors d'un voyage en train vers Pretoria, il va comprendre tout ce que signifie ce terme. À Maritzbourg, un voyageur pénètre dans son compartiment. Furieux de trouver un homme de couleur dans un secteur réservé aux Blancs, il le fait chasser par un policeman . Moment fondateur. De retour à Durban, Gandhi harangue la colonie indienne locale et l'exhorte à se faire reconnaître et respecter : « Vous êtes ici les persécutés, prend-il soin d'ajouter, mais ailleurs, vous êtes les persécuteurs ! » Il va falloir s'y faire : le langage du nouveau justicier se voudra constamment celui de la vérité.

Initialement venu à Durban pour deux ans, Gandhi va y demeurer plus de deux décennies, aux côtés de son épouse, qui l'a rejoint, et des enfants qu'elle lui a donnés. Vingt et un ans durant lesquels il se fait le porte-parole des immigrés indiens d'Afrique du Sud, certes, mais aussi le soutien des déshérités. Les autorités locales le jettent plusieurs fois en prison, ce qui paraît n'avoir sur lui d'autre effet que de renforcer sa détermination.

Jusqu'au jour où, défendant bec et ongles des mineurs au cours d'une grève, il apparaît dans une réunion publique vêtu d'un dhoti blanc et d'un gros châle, les jambes nues, les pieds de même dans des sandales. Il explique à ses admirateurs - venus en foule - que c'est par égard pour les victimes du conflit qu'il a enfilé cette tenue traditionnelle de son pays.

Janvier 1915. Ayant conclu avec le gouvernement sud-africain un bon accord pour ses compatriotes, il rentre à Bombay - non sans être passé par l'Angleterre, en plein effort de guerre... Gandhi a désormais 45 ans et a passé la majeure part de son existence hors des Indes. Dès 1916, il entreprend un grand voyage - une sorte de tournée initiatique - pour découvrir le sous-continent, avant de faire souche non loin d'Ahmedabad, dans sa contrée d'origine, le Gujerat. Gandhi participe à la grande session annuelle du parti du Congrès, qui est en train de se découvrir une fibre nationaliste. Emprisonné pour sédition au royaume du Bihar, il aura la joie de voir des milliers de paysans se masser autour de la salle d'audience où se tient son procès. Gandhi les engage à mener une lutte inflexible, certes, mais non violente. De même que, l'année suivante, c'est par le jeûne et la prière qu'il soutient une grève des ouvriers des filatures d'Ahmedabad.

Ces luttes pacifiques portent des fruits. Autour de Gandhi, dans son sillage, la désobéissance civile gagne du terrain. Lui-même devient, comme malgré lui, un leader d'opinion - à moins qu'il ne faille parler d'un directeur de conscience collective ?

Vérité et force d'âme

Il est devenu la « Grande Âme », selon l'expression du poète Rabindranath Tagore. Il s'est constitué, à Sabarmati, un lieu de retraite : quelques maisons basses, deux ou trois arbres, des chèvres, la rivière toute proche... C'est l'ashram de Gandhi, qu'il nomme Satyagraha Ashram . Que signifie le terme satyagraha ? On le traduira souvent par « non-violence » - ce qui est réducteur. Au sens propre, cela voudrait plutôt dire « la vérité par la force d'âme ». Gandhi s'en explique dans un texte daté de 1920 : « Quand l'âme étreint la vérité, elle possède une force dont il faut savoir se servir pour sevrer l'adversaire de son erreur par la patience et la sympathie, pour éveiller chez lui un certain sentiment de chevalerie. »

À cette époque, les lois Rowlatt ont restreint les droits des autochtones. Aussi le Mahatma a-t-il orchestré, en réponse, une grève générale, dangereuse pour l'économie indienne. Or, le 13 avril 1919, alors qu'il se trouvait une fois de plus en prison, l'armée britannique a tiré sur une foule pacifique réunie à Amritsar, faisant près de 400 morts, plus de 1 000 blessés... On l'oublie parfois, mais l'épopée de Gandhi n'a pas été, loin de là, sans effusion de sang. Jamais de son fait. Au printemps 1930, il entreprend avec une poignée de partisans la « marche du sel », qui s'achèvera, au bout de 300 kilomètres, dans un gigantesque mouvement de foule. Appelé bientôt à négocier en tête-à-tête avec le vice-roi, il se rend à Londres pour une table ronde gouvernementale. Si incroyable qu'un tel événement ait pu paraître, celui que Winston Churchill qualifie avec humeur de « fakir à demi nu » est reçu au 10, Downing Street - et même à Buckingham Palace, pour un thé avec George V et la reine Marie !

Jeûnes et grèves de la faim ne s'en poursuivront pas moins pour celui qui, malgré tout le prestige attaché désormais à son nom, continue de séjourner régulièrement derrière les barreaux. En menaçant de se laisser mourir, il obtient souvent gain de cause. Pour le Mahatma, la désobéissance civile fait bel et bien figure d'arme suprême ; il en usera puissamment lors de la Seconde Guerre mondiale pour amener la puissance britannique à envisager de quitter les Indes. Car tel est bien, au bout du compte, l'objectif essentiel qu'il n'aura cessé de poursuivre.

« La lumière a quitté nos vies »

Alors que sa femme a succombé en prison, en février 1944, Gandhi est libéré le 6 mai. L'indépendance, il le sait, n'est plus qu'affaire de modalités, elle n'est qu'une question de mois : elle advient enfin le 15 août 1947. Mais, au désespoir de celui qui en aura été l'artisan principal, cet accomplissement s'accompagne de violences terribles et de tueries entre hindous et musulmans - il faudra, finalement, créer sur les décombres des Indes britanniques deux pays bien distincts : l'Inde et le Pakistan. Terrible échec pour Gandhi, dont le nouveau jeûne à mort, s'il interrompt pour un temps les violences, ne règle en rien la crise politique.

Janvier 1948. À 78 ans, Gandhi s'exprime pour la dernière fois en public - et ses mots sont amers. Il regrette notamment la corruption régnant dans la nouvelle classe politique au pouvoir - même s'il maintient son amitié et sa confiance au Premier ministre, Nehru - et s'alarme que certains en viennent à regretter les Britanniques ! Redoutant plus que tout une guerre civile consécutive à la Partition, il se lance, le 13 janvier, dans un nouveau jeûne. Une fois de plus, cette sorte de chantage affectif porte ses fruits : les principaux dirigeants lui promettent de tout faire pour s'entendre...

Le Mahatma réside à la villa Birla, luxueux vestige de la colonisation, à New Delhi. Le 30 janvier, à 17 heures, on vient l'avertir que la foule est là, dehors, qui l'attend pour prier. Appuyé sur ses « bâtons de vieillesse » - ainsi a-t-il surnommé, non sans malice, sa cousine Abha et sa petite-cousine Manou -, celui qui est devenu le guide spirituel d'un peuple gigantesque se présente sur la grande pelouse. On l'acclame de toute part : « Bapu, bapu ! » - « Père, père ! » Soudain, un homme corpulent, en uniforme kaki, vient se prosterner à ses pieds, en dépit des efforts de Manou pour l'écarter ; l'homme insiste et, soudain, brandit un revolver entre ses mains jointes. Il tire sur le petit homme, à bout portant. « Hey ! Rama ! » gémit Gandhi - « Ah ! Mon Dieu ! »

Le meurtrier, Nathuram Godse, fait partie d'un groupuscule de nationalistes extrêmes... Rien que d'infiniment banal... Pourtant c'en est fini, aussi vite, aussi brutalement, de l'une des existences les plus fascinantes de l'Histoire. « La lumière a quitté nos vies, pleurera Jawaharlal Nehru sur les ondes radiophoniques, l'obscurité est partout, et je ne sais trop quoi vous dire et comment vous le raconter. Notre dirigeant bien-aimé, "Bapu" , comme nous l'appelions, le père de la Nation, n'est plus. »

Tout le monde connaît sa silhouette fragile transcendée par une volonté farouche, son regard à la fois bon et ferme derrière ses lunettes rondes à double foyer, son petit crâne presque chauve et luisant, sa moustache grisâtre, sa peau parcheminée, brunie par d'interminables expositions au soleil. Gandhi aura incarné, jusqu'à nos jours, la dignité démunie ; il est le faible en mesure de faire plier le puissant. Quand il s'écroule, à 17 h 17 précisément, ce vendredi 30 janvier 1948, quand il tombe à New Dehli sous les balles d'un fanatique, au milieu de ses fidèles, c'est la planète entière qui s'émeut, se récrie, se confond en lamentations.On a tiré sur le petit homme en blanc, on a tué le plus intègre, le plus exemplaire des grands de ce monde ! La pure et belle conscience vient ainsi depayer tribut à cette intolérance qu'elle avait si pacifiquement combattue, toute sa vie durant... Le rouet ne tournera plus, dans l'ashram qu'on ne quittait jamais qu'à regret ; le bâton de pâtre ou d'ermite n'affermira plus un pas vaguement claudicant.

L'intrus du bout du monde

Difficile d'imaginer que, soixante ans plus tôt, le jeune Mohandas, lorsqu'il avait quitté la petite principauté de Porbandar, au Gujerat, pour venir « faire son droit » à Londres, était un étudiant un peu vain, coquet, qui veillait au vernis de ses souliers et maîtrisait l'art de bien nouer une cravate. N'était-il pas le fils d'un ministre du maharaja de Kathyavar ? Un dandy exotique, en somme, un fringant célibataire - en apparence du moins, car il était marié, depuis l'âge de 14 ans, avec la toute jeune Kasturbaï, demeurée au pays...

Ce jeune intrus du bout du monde ne tarde guère à sentir qu'il ne sera jamais partie prenante de la bonne société britannique. Pétri de cette évidence, il cesse de courir après les élégances et reporte ses efforts sur le travail et l'hygiène de vie. Bientôt devenu végétarien, il pousse plus loin l'exploration de ses racines et consacre ses loisirs à traduire la Bhagavad-Gita (en sanscrit, le « cantique céleste »), poème sacré des Indes. « Lorsque les doutes m'assaillent, écrit-il, lorsque les déceptions me menacent, j'y retourne et j'y trouve un verset qui me réconforte ; et je me mets immédiatement à sourire au milieu même des chagrins qui m'éprouvent. » Gandhi est en train de découvrir son domaine d'élection : la spiritualité.

Juin 1891. Diplômé en droit et inscrit au barreau, le jeune homme reprend la mer pour jouer les avocats à Bombay. Constamment gêné aux entournures dans l'exercice d'une profession où, parfois, il faut transiger avec la vérité, le moraliste en lui se défie du plaideur. Ne trouve-t-il pas moyen de se brouiller avec l'agent britannique de Porbandar, contrariant tous les espoirs de sa famille ? Moins de deux ans après s'être installé, il jette l'éponge et accepte le poste de conseiller juridique dans une firme indienne d'Afrique du Sud. On ne sort pas de l'Empire britannique...

Voilà donc Gandhi, 24 ans, installé à Durban. Il est ce qu'on nomme là-bas un coolie - autant dire un métèque d'origine indienne. Bientôt, lors d'un voyage en train vers Pretoria, il va comprendre tout ce que signifie ce terme. À Maritzbourg, un voyageur pénètre dans son compartiment. Furieux de trouver un homme de couleur dans un secteur réservé aux Blancs, il le fait chasser par un policeman . Moment fondateur. De retour à Durban, Gandhi harangue la colonie indienne locale et l'exhorte à se faire reconnaître et respecter : « Vous êtes ici les persécutés, prend-il soin d'ajouter, mais ailleurs, vous êtes les persécuteurs ! » Il va falloir s'y faire : le langage du nouveau justicier se voudra constamment celui de la vérité.

Initialement venu à Durban pour deux ans, Gandhi va y demeurer plus de deux décennies, aux côtés de son épouse, qui l'a rejoint, et des enfants qu'elle lui a donnés. Vingt et un ans durant lesquels il se fait le porte-parole des immigrés indiens d'Afrique du Sud, certes, mais aussi le soutien des déshérités. Les autorités locales le jettent plusieurs fois en prison, ce qui paraît n'avoir sur lui d'autre effet que de renforcer sa détermination.

Jusqu'au jour où, défendant bec et ongles des mineurs au cours d'une grève, il apparaît dans une réunion publique vêtu d'un dhoti blanc et d'un gros châle, les jambes nues, les pieds de même dans des sandales. Il explique à ses admirateurs - venus en foule - que c'est par égard pour les victimes du conflit qu'il a enfilé cette tenue traditionnelle de son pays.

Janvier 1915. Ayant conclu avec le gouvernement sud-africain un bon accord pour ses compatriotes, il rentre à Bombay - non sans être passé par l'Angleterre, en plein effort de guerre... Gandhi a désormais 45 ans et a passé la majeure part de son existence hors des Indes. Dès 1916, il entreprend un grand voyage - une sorte de tournée initiatique - pour découvrir le sous-continent, avant de faire souche non loin d'Ahmedabad, dans sa contrée d'origine, le Gujerat. Gandhi participe à la grande session annuelle du parti du Congrès, qui est en train de se découvrir une fibre nationaliste. Emprisonné pour sédition au royaume du Bihar, il aura la joie de voir des milliers de paysans se masser autour de la salle d'audience où se tient son procès. Gandhi les engage à mener une lutte inflexible, certes, mais non violente. De même que, l'année suivante, c'est par le jeûne et la prière qu'il soutient une grève des ouvriers des filatures d'Ahmedabad.

Ces luttes pacifiques portent des fruits. Autour de Gandhi, dans son sillage, la désobéissance civile gagne du terrain. Lui-même devient, comme malgré lui, un leader d'opinion - à moins qu'il ne faille parler d'un directeur de conscience collective ?

Vérité et force d'âme

Il est devenu la « Grande Âme », selon l'expression du poète Rabindranath Tagore. Il s'est constitué, à Sabarmati, un lieu de retraite : quelques maisons basses, deux ou trois arbres, des chèvres, la rivière toute proche... C'est l'ashram de Gandhi, qu'il nomme Satyagraha Ashram . Que signifie le terme satyagraha ? On le traduira souvent par « non-violence » - ce qui est réducteur. Au sens propre, cela voudrait plutôt dire « la vérité par la force d'âme ». Gandhi s'en explique dans un texte daté de 1920 : « Quand l'âme étreint la vérité, elle possède une force dont il faut savoir se servir pour sevrer l'adversaire de son erreur par la patience et la sympathie, pour éveiller chez lui un certain sentiment de chevalerie. »

À cette époque, les lois Rowlatt ont restreint les droits des autochtones. Aussi le Mahatma a-t-il orchestré, en réponse, une grève générale, dangereuse pour l'économie indienne. Or, le 13 avril 1919, alors qu'il se trouvait une fois de plus en prison, l'armée britannique a tiré sur une foule pacifique réunie à Amritsar, faisant près de 400 morts, plus de 1 000 blessés... On l'oublie parfois, mais l'épopée de Gandhi n'a pas été, loin de là, sans effusion de sang. Jamais de son fait. Au printemps 1930, il entreprend avec une poignée de partisans la « marche du sel », qui s'achèvera, au bout de 300 kilomètres, dans un gigantesque mouvement de foule. Appelé bientôt à négocier en tête-à-tête avec le vice-roi, il se rend à Londres pour une table ronde gouvernementale. Si incroyable qu'un tel événement ait pu paraître, celui que Winston Churchill qualifie avec humeur de « fakir à demi nu » est reçu au 10, Downing Street - et même à Buckingham Palace, pour un thé avec George V et la reine Marie !

Jeûnes et grèves de la faim ne s'en poursuivront pas moins pour celui qui, malgré tout le prestige attaché désormais à son nom, continue de séjourner régulièrement derrière les barreaux. En menaçant de se laisser mourir, il obtient souvent gain de cause. Pour le Mahatma, la désobéissance civile fait bel et bien figure d'arme suprême ; il en usera puissamment lors de la Seconde Guerre mondiale pour amener la puissance britannique à envisager de quitter les Indes. Car tel est bien, au bout du compte, l'objectif essentiel qu'il n'aura cessé de poursuivre.

« La lumière a quitté nos vies »

Alors que sa femme a succombé en prison, en février 1944, Gandhi est libéré le 6 mai. L'indépendance, il le sait, n'est plus qu'affaire de modalités, elle n'est qu'une question de mois : elle advient enfin le 15 août 1947. Mais, au désespoir de celui qui en aura été l'artisan principal, cet accomplissement s'accompagne de violences terribles et de tueries entre hindous et musulmans - il faudra, finalement, créer sur les décombres des Indes britanniques deux pays bien distincts : l'Inde et le Pakistan. Terrible échec pour Gandhi, dont le nouveau jeûne à mort, s'il interrompt pour un temps les violences, ne règle en rien la crise politique.

Janvier 1948. À 78 ans, Gandhi s'exprime pour la dernière fois en public - et ses mots sont amers. Il regrette notamment la corruption régnant dans la nouvelle classe politique au pouvoir - même s'il maintient son amitié et sa confiance au Premier ministre, Nehru - et s'alarme que certains en viennent à regretter les Britanniques ! Redoutant plus que tout une guerre civile consécutive à la Partition, il se lance, le 13 janvier, dans un nouveau jeûne. Une fois de plus, cette sorte de chantage affectif porte ses fruits : les principaux dirigeants lui promettent de tout faire pour s'entendre...

Le Mahatma réside à la villa Birla, luxueux vestige de la colonisation, à New Delhi. Le 30 janvier, à 17 heures, on vient l'avertir que la foule est là, dehors, qui l'attend pour prier. Appuyé sur ses « bâtons de vieillesse » - ainsi a-t-il surnommé, non sans malice, sa cousine Abha et sa petite-cousine Manou -, celui qui est devenu le guide spirituel d'un peuple gigantesque se présente sur la grande pelouse. On l'acclame de toute part : « Bapu, bapu ! » - « Père, père ! » Soudain, un homme corpulent, en uniforme kaki, vient se prosterner à ses pieds, en dépit des efforts de Manou pour l'écarter ; l'homme insiste et, soudain, brandit un revolver entre ses mains jointes. Il tire sur le petit homme, à bout portant. « Hey ! Rama ! » gémit Gandhi - « Ah ! Mon Dieu ! »

Le meurtrier, Nathuram Godse, fait partie d'un groupuscule de nationalistes extrêmes... Rien que d'infiniment banal... Pourtant c'en est fini, aussi vite, aussi brutalement, de l'une des existences les plus fascinantes de l'Histoire. « La lumière a quitté nos vies, pleurera Jawaharlal Nehru sur les ondes radiophoniques, l'obscurité est partout, et je ne sais trop quoi vous dire et comment vous le raconter. Notre dirigeant bien-aimé, "Bapu" , comme nous l'appelions, le père de la Nation, n'est plus. »

Visuel : ©suddeutsche zeitung/rue des archives. Photo 12/Alamy

Les liens cachés de la chair

La vie sexuelle du Mahatma est au centre de nombreuses interrogations. En 2010, Jad Adams, historien britannique, avait rappelé son étrange habitude de passer des nuits avec de jeunes femmes nues, dans l'intention de « mettre sa chasteté à l'épreuve »... Encore plus étonnantes, en 2011, les révélations de Joseph Lelyveld, journaliste américain, sur la correspondance intime de Gandhi, en 1904, avec l'architecte allemand Hermann Kallenbach (ci-contre, à dr.) : « Je prierai toujours, lui écrit-il par exemple, pour que jamais je ne sois en situation d'avoir à renoncer à cet amour presque surhumain. » Ou encore : « J'aurais voulu te chasser de mes pensées, je n'y arrive pas ; c'est te dire combien tu as pris possession de mon être. [...] Le contrat non écrit qui nous lie voudrait que l'on dénoue les liens de la chair pour ne conserver que ceux de l'esprit. » La réaction de l'opinion indienne à ces révélations a été si forte que le gouvernement a décidé d'acquérir - pour un million d'euros environ - la totalité des lettres litigieuses afin de les soustraire à la curiosité des chercheurs. F. F.

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