Kaspar Hauser, victime ou imposteur ?

Kaspar Hauser, victime ou imposteur ?

En 1828, surgi d'on ne sait où, un jeune inconnu ne parlant presque pas sèmele trouble en Bavière. Ses origines opaques - est-il le fils caché d'une princesse ? - et les mystères deson existence vont passionner l'Europe... Une énigme vieille de près de deux siècles.

Visuel : Kaspar Hauser©FototecaLeemage

Si le nom de Nuremberg évoque aujourd'hui de sombres souvenirs, il en allait tout autrement sous le règne de Louis Ier de Bavière. La cité de 40 000 âmes aux jolies maisons à colombages - ville Renaissance où Wagner devait situer l'action de ses Maîtres Chanteurs - incarnait avec pittoresque la tranquillité germanique ; partout des fleurs à profusion, des accents de musique populaire, des tavernes où coulait la bière...

En ce 26 mai 1828, lundi de Pentecôte, cinq heures sonnent au clocher de la place du Suif ; à l'issue d'une journée magnifique, le soleil décline et sa lumière, fine et dorée, rend les façades plus riantes que jamais. C'est alors que deux artisans - un cordonnier et un bottier -, sortant de leur habituel troquet, sont interpellés par un jeune homme d'une quinzaine d'années. Le pauvre garçon, un blond bouclé aux yeux candides, vêtu très simplement, leur jette des regards inquiets ; il semble perdu, et tend sans s'expliquer deux lettres à nos compères. Beck et Weickmann sont intrigués. La première missive, en gothique, est adressée au « capitaine commandant le 4e régiment de chevau-légers » ; dans un style incorrect, truffée de fautes, elle recommande à ses bons soins « un garçon qui voudrait servir fidèlement son roi et qui l'a demandé ». L'auteur anonyme de la lettre affirme que le garçon a été par lui élevé « chrétiennement, mais en cachette » ; il affirme que l'adolescent a été conduit jusqu'à proximité de Nuremberg de nuit, par des chemins détournés, et que non seulement il ignore le nom du village d'où il vient, mais qu'il ne saurait y retourner.

Cette première lettre est accompagnée d'une seconde, écrite celle-là en caractères romains, et qui est censée avoir été confiée au mystérieux tuteur, courant 1812, par la propre mère du garçon. Or, le même papier et la même encre ont servi pour les deux courriers - ainsi que la même main ! Weickmann et Beck ne sont pas stupides au point d'ignorer le traquenard. Cela dit et admis, que faire de ce jeune intrus, seul, hébété, sans repère et visiblement angoissé ?

Le capitaine destinataire de la première lettre étant parti « à une fête », c'est son épouse qui reçoit les deux compères avec le mystérieux adolescent, dont personne ne parvient à tirer un traître mot. Mme von Wessing lui fait servir un broc d'eau et un morceau de pain dans lequel il mord à belles dents ; en revanche, il repousse avec des haut-le-coeur un bout de viande et une chope de bière. Il bâille aussi, à s'en décrocher la mâchoire, et se jettera littéralement, pour s'y endormir aussitôt, sur la litière de paille qu'on lui affecte à l'écurie.

De retour, le capitaine se montre moins accueillant ; la fameuse lettre lui paraît injurieuse, qui laisse entendre qu'il pourrait être le père du jeune inconnu... Tiré de l'écurie où il n'a cessé de dormir, le garçon est interrogé - en vain. Cependant, s'étant vu confier un crayon et une feuille de papier, il finit par tracer - gauchement - des lettres formant un prénom et un nom : « Kaspar Hauser. » Ainsi donc, l'inconnu n'est pas anonyme, et il sait signer !

Du pain, de l'eau... et beaucoup de mystères

Il faut à ce propos rectifier l'idée erronée selon laquelle Kaspar Hauser aurait été une sorte d'enfant sauvage, version bavaroise de Victor de l'Aveyron (mort en 1828, année où Kaspar Hauser apparaît à Nuremberg). Même s'il possède moins de 100 mots usuels, il est capable de s'exprimer ; même s'il ne mange que du pain et ne boit que de l'eau, il sait à peu près se tenir ; même si ses vêtements font pitié, il n'est pas nu. Le garçon est fruste, mais pas sauvage ; il est habitué à la présence humaine, sans aller jusqu'à se montrer sociable.

Précision : les plantes de ses pieds sont en bon état, ce qui suppose qu'il n'a jamais beaucoup marché. Demeure l'inconnue de ses origines, de sa provenance, de son passé... Certes, le XIXe siècle n'a pas manqué d'enfants errants, « désocialisés » ; seulement, la plupart n'ont pas retenu l'attention de personnalités. Or, c'est là ce qui va faire de Kaspar Hauser une légende vivante : plus que le mystère qui l'entoure, il ne tarde pas à acquérir une stature du fait de l'importance de ses protecteurs successifs.

Le premier à s'intéresser vraiment au phénomène est le maire de Nuremberg : un certain Binder. Des heures durant, il essaie de tirer de l'adolescent des indications utiles. Sa patience paie : de mimes en borborygmes, Kaspar lui fait comprendre qu'il a été enfermé, caché, maltraité... Pour l'édile, pas de doute possible : cet enfant est le rejeton gênant de personnalités en vue, la victime d'une cabale. Le maire cherche à établir la liste des enfants de famille princières susceptibles d'avoir été escamotés à la naissance une quinzaine d'années plus tôt ; et son intuition le porte vers un petit prince héritier de la cour de Bade - l'on y reviendra...

Binder ayant choisi de confier son protégé au Pr Georg Daumer, sommité des sciences occultes, celui-ci met en évidence l'hypersensibilité de Kaspar et ce qui s'apparenterait à des pouvoirs spéciaux ; il décèle chez l'adolescent la faculté de reconnaître les métaux à l'aveugle, « par captation d'influx ». Daumer s'attache à inculquer à Hauser des rudiments d'éducation ; et de fait, bientôt, le garçon se tient mieux, marche à peu près droit, articule des phrases et va jusqu'à s'initier au clavecin ! À ce rythme, il est permis d'imaginer qu'il deviendra un garçon ordinaire...

Pourtant, comme si le hasard - ou la Providence - ne pouvait accepter une telle perspective, un accident étrange interrompt tout, le samedi 17 octobre 1829 : rentré du marché où il était allé avec la fille de Daumer, Hauser est retrouvé inanimé dans la cave, blessé au front, hagard... Il a perdu beaucoup de sang. Il racontera avoir été agressé, à coups de hachoir, par un individu masqué. Les énigmes s'enchaînent et s'additionnent.

Une enquête est diligentée ; elle sera suivie en haut lieu : le roi Louis Ier intervient pour que l'« inconnu de Nuremberg » bénéficie d'une protection policière. Confié aux bons soins du conseiller municipal Biberbach, Kaspar Hauser se ferait oublier si une lettre anonyme, adressée au bourgmestre, ne prétendait faire la lumière sur ses origines : il aurait été enlevé au berceau à la princesse Stéphanie de Bade et remplacé par un enfant moribond. Ainsi la piste badoise resurgit-elle...

Une nouvelle agression, à l'arme à feu, cette fois

Rien de plus notable à signaler jusqu'au 3 avril 1830 - de nouveau un samedi -, jour où Hauser est victime d'une nouvelle agression, intentée, cette fois, à l'arme à feu ; le jeune homme en ressort blessé superficiellement à la tempe. On est en droit de se demander si, décidément, quelqu'un ne chercherait pas à faire disparaître cet inconnu gênant. Mais qui voudrait attenter à une vie à ce point insignifiante ? Le mystère de Kaspar Hauser s'épaissit encore. Pour l'opinion, l'affaire est devenue passionnante. Le baron von Tucher puis un fantasque Britannique, lord Stanhope, s'y intéressent de près ; c'est ce dernier qui le conduit chez un célèbre criminologue, Anselm von Feuerbach - le père du philosophe.

Le maître des énigmes enquête à son tour ; il finira par écrire, le 4 janvier 1832 : « Je découvre l'origine probable de K. Hauser comme prince de la maison de Bade. » L'inconnu serait bel et bien le fils subtilisé de Stéphanie de Beauharnais, grande-duchesse de Bade, né le 29 septembre 1812 et mort brutalement dix-sept jours plus tard - sans que la mère ait pu voir sa dépouille... Autant dire que la gloire du jeune homme est assurée : la moitié de l'Europe va se convaincre qu'il n'est autre que « l'enfant substitué de Karlsruhe » - la dernière à y croire n'étant pas, et c'est là le plus fort, la grande-duchesse elle-même ! Ayant perdu un enfant au berceau, la fille adoptive de Napoléon et de Joséphine de Beauharnais fera le voyage jusqu'en Bavière, à Ansbach, désormais lieu de résidence de Kaspar Hauser, où elle reconnaîtra plus ou moins le fruit de ses entrailles ! Feuerbach étant mort sur ces entrefaites, un nouveau tuteur, un dénommé Meyer, refusera de prendre au sérieux toutes ces conjectures. Les mois passant, le jeune homme voit d'ailleurs pâlir son étoile ; finira-t-il par sombrer dans l'indifférence ? Point du tout : le 14 décembre 1833 - encore et toujours un samedi -, le pauvre Kaspar rentre chez Meyer sonné, le souffle court, la chemise tachée de sang : il prétend avoir été agressé par un inconnu alors qu'il se trouvait à l'ancienne résidence des margraves d'Ansbach, le Hofgarten.

Très affaibli, le malheureux raconte que son agresseur, lui ayant tendu une bourse de velours, aurait profité de la proximité pour le frapper à l'arme blanche. En le déshabillant, on lui découvre une blessure à la poitrine, sous le mamelon gauche. Un policier retrouvera, sur les lieux supposés du crime, la fameuse bourse contenant un papier de provenance douteuse, avec ces mots tracés au crayon, à l'envers - on parle d'une écriture spéculaire :

« Hauser pourra

vous le raconter très exactement

comment je suis et d'où je suis

pour épargner la peine à Hauser

je veux vous le dire moi-même d'où

je viens de... de...

la frontière de Bavière...

Sur le fleuve... Je veux vous dire encore

Mon nom : M. L. Œ. »

Une mise en scène maladroite et fatale ?

L'hypothèse la plus communément admise sera que Kaspar Hauser aurait lui-même organisé cette mise en scène maladroite. Et fatale ! En effet, victime de fièvres infectieuses et de complications hépatiques, le jeune homme va mourir des suites de sa blessure, deux grands jours après l'agression prétendue, au soir du 16 décembre.

Selon l'expression consacrée, Kaspar Hauser emporta ses secrets dans sa tombe ; et personne n'a vraiment livré de l'affaire une explication cohérente. Une seule chose est certaine : des analyses génétiques (lire ci-dessous) ont permis de conclure que rien ne liait Kaspar à Stéphanie de Bade. Pour autant, la question de ses origines demeure un mystère. Qui fut l'illustre inconnu de Nuremberg ? Selon certains, l'enfant abandonné d'un occupant bavarois du Tyrol ; selon d'autres, celui d'un cavalier hongrois... Et s'il avait été, comme le croient d'aucuns, le fils caché d'un prêtre de la région ? Force est d'admettre que la question perd de son attrait, une fois écarté le soufre d'un scandale dynastique.

Ce qui n'en reste pas moins fascinant, c'est le phénomène de rumeur et d'autosuggestion qui a fini par rendre le malheureux inconnu prisonnier d'un inextricable écheveau de suppositions - peut-être jusqu'à le conduire au trépas. Car au fond, c'est potentiellement pour éviter de perdre l'intérêt du public que Kaspar Hauser s'est mis en danger ; il est bien possible qu'il ait perdu la vie, simplement pour avoir - une fois de plus, une fois de trop - voulu se rendre intéressant. Lui que tout, toujours, avait désigné comme un insignifiant personnage... Réveillant les passions enfouies d'une petite ville trop heureuse et trop sage, il aura fini par se laisser prendre à sa propre légende.

UN PERSONNAGE DE FICTION

L'affaire Kaspar Hauser a, pendant plus d'un siècle, focalisé l'attention universelle, notamment dans les pays germaniques. Environ 15 000 articles plus ou moins approfondis ont été publiés sur le sujet, et plus de 300 livres - essais, enquêtes, romans, poèmes et pièces signés des plus grands : Rilke, Hugo von Hofmannstahl, Peter Handke... N'oublions pas un film remarquable de Werner Herzog, en 1974, un autre de Peter Sehr vingt ans plus tard. Si l'on en croit Golo Mann, fils de Thomas, il est vrai que « le 'cas' Kaspar Hauser est le roman policier le plus passionnant de tous les temps ». F. F.

La vérité par l'ADN

En 1996, le magazine Der Spiegel a financé une recherche ADN sur le cas de Kaspar Hauser. L'analyse a été confiée à l'équipe anglaise qui avait décortiqué le cas de la prétendue grande-duchesse Anastasia. On possède au musée d'Ansbach les derniers vêtements portés par Kaspar Hauser, des habits tachés de son sang ; on a prélevé des échantillons de ce sang pour les comparer à des prélèvements effectués sur deux descendantes de Charles de Bade et Stéphanie de Beauharnais. Le résultat est sans appel : sept différences fondamentales ont été relevées entre les génomes respectifs, ce qui permet d'affirmer, « avec un risque d'erreur de un pour un million (sic) », que Kaspar Hauser n'a jamais été le fils caché de la princesse. F. F.

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