La Rochelle dans l'étau royal

La Rochelle dans l'étau royal

Le 28 octobre 1628, le grand port de l'Ouest, place forte du protestantisme, capitule devant les troupes royales commandées par le cardinal de Richelieu. L'épilogue d'un siège dont l'issue fut longtemps incertaine.

Visuel : Tableau d'Henri-Paul Motte © MP/Leemage

François Bluche, auteur d'un passionnant Richelieu , estime que « dans la mythologie nationale, le fameux siège de La Rochelle occupe une place comparable au drame d'Alésia ou, dans le Sud-Ouest, à la résistance de Montségur ». Et l'historien du Grand Siècle ajoute : « En apparence, une nation tout entière s'attaque à une ville rebelle. En réalité, s'affrontent l'État légal, légitime, catholique et royal et un "contre-État calviniste", cet "État dans l'État" que dénoncera le Testament politique de Richelieu. » Voilà, d'entrée de jeu, prononcé le nom du grand homme - ou du diable rouge : celui d'Armand Jean Du Plessis, cardinal de Richelieu. Le grand ministre, depuis peu aux affaires, a fait de la mise à genoux des Rochelais une question personnelle ; il y va notamment de sa réputation en Europe, pour ne rien dire de son crédit auprès du jeune roi.

Au demeurant, Louis XIII n'a pas attendu l'ancien évêque de Luçon pour faire la guerre aux protestants. Dès 1620, il s'est présenté à Pau à la tête de troupes menaçantes et a remplacé le conseil de Béarn par un parlement où ne siègent plus que des catholiques. Le roi s'est mis en campagne en avril 1621 contre des bastions du protestantisme, notamment Saumur et Thouars, qui sont tombés sans résister ; puis, Saint-Jean-d'Angély matée, l'armée royale s'est dirigée vers Montauban et le Languedoc...

À La Rochelle, l'affrontement entre royaux et huguenots n'en prend pas moins une autre dimension : il s'agit de mesurer la force effective des deux grands chefs protestants - Henri de Rohan et son frère, Benjamin, seigneur de Soubise - ainsi que leur capacité à maîtriser les mers : La Rochelle n'est-elle pas, après Marseille, le deuxième port de France ? D'ailleurs, dès la fin de ce qu'on appellera la « première guerre », en 1622, Louis XIII a fait édifier, juste à l'ouest de ce port majeur, un fort imposant, que les habitants de la fière cité regardent comme une insulte et non comme une menace.

À la faveur d'une « deuxième guerre », Rohan et Soubise n'auront cessé de harceler les troupes royales ; et d'autant plus que l'annonce de l'entrée de Richelieu au conseil, au printemps 1624, a rendu nerveux des chefs protestants qui, impuissants, voyaient se resserrer sur La Rochelle l'étau royal. Au début de l'année suivante, leur flotte est entrée, près de l'actuelle Lorient, au sein même de la rade du Blavet ; après quoi Soubise est venu prendre le contrôle de tous les petits ports de Ré et d'Oléron ! Le pouvoir royal a froncé le sourcil et renforcé ses places de Brouage et de Marans...

« Ruiner les huguenots »

À la veille d'un nouveau conflit, il ne fait de mystère pour personne que les Rochelais pourront compter sur le soutien du roi d'Angleterre. Au printemps 1627, Louis XIII ayant interdit à ses sujets tout commerce avec Albion, le duc de Buckingham monte une expédition contre le royaume de France : 80 vaisseaux sont censés déverser rapidement sur le continent quelque 10 000 Anglais aguerris ! À La Rochelle se manifeste, au sein du corps municipal, une dissension foncière entre ceux qui, tel l'amiral Jean Guiton, voudraient rester fidèles au roi de France, et ceux - majoritaires, à la vérité - qui ont pris le parti de l'ennemi. Tout est prêt pour que commence un siège ; il durera treize mois, du 20 septembre 1627 au 28 octobre 1628.

Dans un premier temps, l'affrontement est surtout un bras de fer entre hommes de confiance des deux rois : Richelieu contre Buckingham. Dès le 20 juillet 1627, ce dernier, menant les Anglais, s'attaque à l'île de Ré, obligeant tout de suite le comte de Toiras à se replier avec la plupart de ses hommes dans la citadelle de Saint-Martin. Mais la résistance héroïque des Français, trois mois durant, gêne considérablement l'envahisseur ; elle permet de tenir jusqu'à l'arrivée de renforts en provenance des Sables-d'Olonne, le 7 octobre, et jusqu'à l'ultime assaut de Buckingham, le 6 novembre. Poursuivis dans l'île par les troupes françaises du maréchal de Schomberg, les survivants anglais en seront réduits à rembarquer, reconnaissant perdue la bataille de Ré.

« Faut ruiner les huguenots, avait écrit Richelieu au père du futur Grand Condé. Si Ré se sauve, facile. S'il se perd, plus difficile, mais faisable et nécessaire comme unique remède à la perte de Ré. Autrement, les Anglais et Rochelais seraient uns et puissants. » Or, justement, l'île est sauve, et le roi s'est installé maintenant, avec son ministre, sous les murs de La Rochelle. Avant de reprendre la mer, Buckingham a tout de même fourni à ses protégés huguenots un contingent de 450 hommes - seulement un quart de ce que réclamait la ville assiégée. Isolée. Car Richelieu a tôt fait de couper La Rochelle du continent par une ligne de circonvallation, jalonnée d'une douzaine de fortins. Seule la mer, à peu près, demeure libre ; le Cardinal sent bien que c'est de ce côté qu'il conviendrait d'agir... Il fera donc bâtir, en eaux vives, non pas une, mais deux digues. La première, de bois, sera emportée par les éléments déchaînés ; la seconde, de pierre, résistera comme dans les contes et privera les assiégés de secours.

Qu'on ne les imagine pas pour autant les bras croisés : les Rochelais, plus que jamais, s'activent dans leurs hauts murs. Mais tandis qu'ils tentent de desserrer l'étau, la forte digue s'édifie et referme sur eux son piège... Le roi, lui, s'est lassé. Il est reparti. À compter du 10 février 1628, la chose est officielle : le camp royal sera commandé par « M. le cardinal ». Richelieu n'en manifeste aucune vanité ; il a mieux à faire, s'activant sur tous les points du siège, commandant, rectifiant, encourageant, sanctionnant quand il le faut. Il se démène d'autant plus que, chez les assiégeants, l'ardeur paraît mollir.

Qu'en est-il donc, au vrai, des assiégés ? Pour l'essentiel, la ville reste ferme. On y pleure, on y gémit, on y périt littéralement de faim, et ce sont femmes et enfants qu'il faudra bientôt jeter, perdus et mourants, entre les lignes ; mais on tient bon... De sorte qu'au printemps 1628 un parieur donnerait les Rochelais vainqueurs. Deux événements, coup sur coup, vont les aider du reste à supporter les privations les plus terribles. Le 2 mai, Jean Guiton devient maire. Surtout, le 15 mai, des tours rochelaises, on aperçoit les voiles tant espérées - celles de la flotte de secours annoncée par Buckingham. Hélas pour La Rochelle, présenter son amiral, lord Denbigh, comme un guerrier pugnace serait exagéré... Dans la cité aux abois, Guiton et les siens s'en remettent à la prière. À la grâce de Dieu. Coup du Ciel ? Le 29 juillet, une nouvelle tempête endommage rudement la digue du cardinal.

Un faible espoir

Ce qui règne à présent dans les deux camps, c'est une sorte d'anarchie, un climat de désordre propre à faire le lit de la rumeur. Dans les murs, le bruit estival de l'imminente arrivée d'une troisième escadre anglaise redonne un faible espoir aux huguenots qui n'ont pas encore défailli. Hors les murs, c'est la nouvelle de l'assassinat de Buckingham, juste à la veille d'une expédition nouvelle, qui ranime les énergies. Peut-être qu'en effet un obscur officier puritain, le fanatique John Felton, en éliminant le favori du roi Charles, aura eu raison de La Rochelle...

Il n'empêche : le 28 septembre, l'armada tant attendue s'engouffre dans le pertuis et se présente face aux murs blancs et fiers. 114 vaisseaux sont là, bien rangés sous les ordres de lord Lindsey, mal obéi cependant de ses subordonnés, lourdement visé par l'artillerie française et desservi par des vents contraires. Trois semaines d'affilée, en octobre, sous le regard désespéré d'assiégés qui gémissent, qui soupirent et qui râlent, les Anglais démontrent leur impuissance. D'ailleurs, Jean Guiton s'est résigné. Il n'est que temps d'abréger les souffrances des pauvres survivants du siège - un Rochelais seulement sur cinq, selon certains auteurs !

Des messages sont envoyés. Le 29 octobre, cape rouge sur son armure, le cardinal de Richelieu fait une entrée d' imperator dans la cité soumise. La fière Rochelle est à genoux. Le roi pourra y parader dès le 1er novembre... Ironie de cette rude histoire : une semaine plus tard, du 6 au 8 novembre 1628, une tempête, avant de ravager l'Aunis, détruit la digue fatale de fond en comble - trop tard pour les Rochelais ! À une dizaine de jours près.

La voie impénétrable du cardinal

Sur les conseils d'un personnage étrange, l'ingénieur Pompeo Targone, rebaptisé Pompée Targon par les Français, Richelieu ordonne la construction d'une première barrière maritime en bois - une « machine » constituée de vaisseaux coulés, de pontons et de batteries flottantes. Un coup de vent terrible en vient à bout - sans que cela décourage le bouillant cardinal ! L'adversité est un stimulant pour Richelieu. Bientôt, l'un de ses protégés, l'architecte Clément Métezeau, reprend l'idée d'une digue entre la pointe de Courteilles et Chef-de-Baie, mais il propose de la bâtir en dur : comme un entassement de pierres sèches, formant une large assise de seize de nos mètres, sur une douzaine de hauteur... Le tout, sur près de 700 toises : soit un kilomètre et demi ! La première pierre en est posée solennellement le 30 novembre, ouvrant un chantier titanesque qui va durer quatre mois. Le 10 janvier 1628, une tempête emporte le parement de la digue - on n'en continue pas moins, jusqu'aux abords du printemps ; après quoi sont alignés sur le sommet de l'ouvrage 200 chevaux de frise : les redoutables « chandeliers » de l'ingénieur Bernard du Plessis-Besançon. Ce sont eux que s'appliquera à figurer, en 1881, le peintre Henri-Paul Motte sur la célèbre toile de l'hôtel d'Orbigny (photo) . F. F.

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