Scandale sur la Boudeuse

Scandale sur la Boudeuse

Le 2 avril 1768, après seize mois de navigation autour du monde, les marins du comte de Bougainville peuvent enfin relâcher sur une terre enchanteresse : Tahiti. Quand ils repartent, une curieuse affaire éclate à bord...

[Illustration : Découverte de l'archipel des Louisiades par Bougainville, par Ambroise-Louis Garneray (1783-1857), Sèvres, Cité de la céramique.]

Jamais avant lui aucun Français n'avait effectué, à proprement parler, le tour du monde. Contemporain de James Cook et, comme lui, grand navigateur, le comte Louis Antoine de Bougainville (1729-1811) n'était pourtant pas, c'est le moins que l'on puisse dire, enfant de Neptune et d'Amphitrite. Fils d'un notaire au Châtelet et d'une Parisienne installée par son frère, le financier d'Arboulin, dans l'orbite de la marquise de Pompadour, le jeune garçon, tôt orphelin de mère, eut la grâce d'être protégé par la huppée Mme Hérault de Séchelles, fille du contrôleur général des Finances. Il devait longtemps correspondre avec elle, assez en tout cas pour fournir à ses biographes cent détails sur sa jeunesse. D'abord avocat au parlement, il avait tout pour s'édifier une carrière la plus éclatante ; du reste, son père le voulait magistrat - à tout le moins auteur en vue, comme son grand frère l'académicien.

Les armes le poussent vers d'autres horizons. Pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), notamment au Canada comme aide de camp de Montcalm, il sera blessé deux fois. Partout il fait la preuve d'un sens aigu de la stratégie et d'un esprit de décision qui laissent augurer de beaux commandements. La paix de 1763 aurait dû le rendre à son foyer ; mais, sur les instances du prince de Condé, le voici voguant vers les Malouines avec deux vaisseaux, en tant que capitaine de frégate.

En vérité, cela fait déjà sept années que Louis Antoine voulait se faire marin - un de ces marins avertis et lettrés, frottés de géographie et de botanique, comme il se doit au Siècle des lumières. Formé aux mathématiques par d'Alembert en personne, on le voit, à seulement 22 ans, écrire le premier volume de son Traité du calcul intégral. D'une nature accorte, d'un esprit que l'époque aurait qualifié de délié, le jeune aristocrate se révèle aussi charismatique - il y a chez lui l'étoffe d'un meneur d'hommes. Et lorsque, plus tard, à la tête d'équipages épuisés, il lui faudra exiger de ses marins des sacrifices hors normes, ces heureuses dispositions feront la différence.

La fine fleur du XVIIIe siècle

En attendant, sa grande ambition, partagée par les beaux esprits du temps, recoupera bientôt celles de l'administration royale : s'en aller reconnaître, baliser et pourquoi pas coloniser, pour le compte de Sa Majesté Très Chrétienne, les confins inexplorés du globe, et se jeter pour cela dans la circumnavigation : entendez le tour de la planète avec pour compagnons un naturaliste, Commerson, un astronome, Véron, un cartographe, Routier de Romainville... Sans oublier l'aventurier nécessaire à ce genre d'entreprises, en l'occurrence le prince Charles de Nassau (1745-1808) - excusez du peu -, qui navigue depuis l'âge de 15 ans sur les bâtiments du roi de France. La mission est donc scientifique, si l'on ose le terme, mais aussi politique et clairement nationale. Ne s'agit-il pas, en fin de compte, de contribuer à « l'avancement de la navigation et du commerce et, par cela même, au bien de la Nation » ?

Venue de Nantes et partie de Brest, sous de pesants nuages, le 5 décembre 1766, la frégate Boudeuse traverse en deux mois l'Océan, pour venir mouiller saine et sauve à Montevideo. Elle sera rejointe, en juin de l'année suivante, par un navire de charge, l'Étoile, arrivé de Rochefort à Rio de Janeiro. Pour les savants du bord, la faune locale et la flore sont un sujet d'ébahissement. Commerson repère une liane à fleurs éclatantes et la baptise complaisamment du nom de bougainvillea. Oui, c'est du Brésil que nous vient la fameuse bougainvillée - on dit aussi bougainvillier - aux fleurs colorées, appelée à proliférer sur le pourtour méditerranéen et à s'allier si bien au bleu de la mer Égée et au blanc de l'habitat cycladique...

Bienvenue à Cythère...

Un ordre de Louis XV l'amène de remettre ses chères Malouines aux Espagnols afin qu'elles soient mieux protéger des Anglais. Bougainville s'acquitte de cette mission avec bien peu de joie... Le 14 novembre 1767, il met le cap au sud, au grand dam d'équipages qui, comme tous les équipages dans tous les siècles, redoutent ces latitudes australes. De fait, le navigateur doit ici composer avec les éléments : ouragans furieux et brouillards impénétrables.

Il n'en franchit pas moins le détroit de Magellan et, après deux nouveaux mois difficiles, pénibles même, d'une navigation sans escale, explore en plein Pacifique le sud d'un essaim de plusieurs dizaines d'atolls, les îles Tuamotu, qu'il baptise, à juste titre, « Archipel dangereux ». Début 1768, la Boudeuse et l'Étoile dépassent Vahitahi et Akiaki, puis Hao et Mehetia, avant de pénétrer, le 2 avril, en baie de Matavaï : à cette date, Tahiti n'est hélas plus une découverte pour les Européens, le Britannique Samuel Wallis étant déjà passé par là, huit mois plus tôt... Au moins le site est enchanteur, les couleurs ineffables, la végétation conforme à l'idée que l'on se fait du paradis terrestre - ou de Cythère, pour user d'une image païenne et polissonne, plus conforme sans doute à l'esprit du bord. Même les autochtones paraissent vouloir participer à l'envoûtement général : « Les sauvages ne paraissent pas étonnés de nous voir. Ils sont fins commerçants, mais de bonne foi », écrit Bougainville. « Il est venu dans une des pirogues une jeune et jolie fille, presque nue, qui montrait son sexe pour de petits clous. » Affolement dans les rangs : « Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d'un tel spectacle, quatre cents Français jeunes, marins et qui depuis six mois n'avaient point vu de femme ? »

« Bons sauvages » vus de Paris

Le journal du navigateur paraîtra dès 1769 sous un titre alors peu commun : Voyage autour du monde. Ses descriptions alimenteront d'abondance la discussion philosophique, alors très en vogue, sur l'homme naturel, et contribueront beaucoup à l'édification du mythe du « bon sauvage » ; on sait du reste le « supplément » que lui donnera Diderot (lire l'encadré p. 50). En somme, ce texte contient ce que les contemporains rêvaient de lire... À commencer par une description idyllique de la société tahitienne. « Ce n'est pas l'usage à Tahiti que les hommes, uniquement occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse occupation. [...] Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil ou consacré par la religion, s'il est indissoluble ou sujet au divorce. Quoi qu'il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission entière : elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans l'aveu de l'époux. Son consentement, il est vrai, n'est pas difficile à obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. »

Neuf jours seulement en cet éden du bout du monde... Ayant enfoui dans le sable, avant de lever l'ancre, un document proclamant l'île française au nom du roi, M. de Bougainville doit arracher ses hommes aux bras accueillants des Tahitiennes. Au passage, il emmène un jeune volontaire tahitien du nom d'Aotourou. C'est ce dernier qui va contribuer à révéler un secret jusqu'alors bien gardé à bord. Assez vite, le nouveau passager se lie en effet d'amitié avec un certain Baré, jeune domestique au service de Philibert Commerson... Son emploi auprès du naturaliste ? Baré porte « les fardeaux, les armes, les plantes, les habits, les trophées avec un enthousiasme de néophyte et un dévouement sans borne », sert à table, entretient la cabine de son maître et, à ses heures perdues, va jusqu'à préparer le classement des collections, ne coûtant somme toute à la Marine « qu'une ration de matelot ». Aotourou se montre assidu à son égard, et prend visiblement plaisir à se laisser peigner, préparer, poudrer par l'attentionné servant - à moins qu'il ne s'agisse d'une attentionnée servante !

Un mâle à « poitrine élevée »

Le sourcilleux Vivès, chirurgien du bord, avait depuis longtemps flairé le coup fourré, et souligné « les soins particuliers » pris par ce « mâle domestique » pour le bien-être de son maître. « Après le premier mois, raconte-t-il, le doux repos qu'ils goûtaient fut interrompu par un petit murmure qui s'éleva dans l'équipage : il y avait à bord une fille déguisée ! On jeta sans balancer les yeux sur notre petit homme : tout annonçait en lui un "homme féminin" : une petite taille, courte et grosse, une poitrine élevée, une petite tête ronde, un visage garni de rousseurs, une voix tendre et claire, une adroite dextérité et une délicatesse qui ne pouvaient être que de son sexe, faisaient le portrait d'une fille assez laide et mal faite. Les officiers firent feinte d'ignorer ce trouble pendant longtemps, mais le bruit était devenu trop général. »

Bougainville est finalement contraint d'intervenir. Alors que l'on aborde les Nouvelles-Hébrides, il lui faut déférer aux ordonnances interdisant à toute femme de naviguer sur les vaisseaux du roi : il lui faut recevoir l'étrange domestique et le jauger... Une fois encore, c'est lui-même qui nous le raconte : « Baré, les larmes aux yeux, m'a assuré qu'elle était une fille, qu'elle avait trompé son maître en se présentant à lui sous les habits d'homme à Rochefort, au moment de son embarquement. Née en Bourgogne et orpheline, la perte d'un procès l'avait réduite à la misère. Elle avait pris le parti de déguiser son sexe. Au reste, elle savait en s'embarquant qu'il était question de faire le tour du monde : ce voyage avait piqué sa curiosité. »

Belle histoire, entièrement fausse évidemment : le chemin de Jeanne Barret - c'est son nom complet - et celui de Philibert Commerson ne se sont pas croisés juste à la veille l'embarquement ; en vérité, il y avait belle lurette que le savant connaissait la jeune femme ; il l'avait prise à son service dès septembre 1764, et l'avait entraînée à bord en toute connaissance de cause. Le naturaliste en sera quitte pour débarquer à l'île de France - l'actuelle île Maurice - en même temps que sa complice démasquée. Ils y seront reçus par l'affable Pierre Poivre, vieille connaissance de Commerson, alors gouverneur de l'île. Quant à Jeanne, elle ne rentrera en France qu'en 1775, veuve et remariée ; elle deviendra la toute première femme de l'histoire à avoir accompli le tour complet du globe.

Pour l'expédition Bougainville, l'interminable navigation se poursuit. À bord, la survie est depuis longtemps devenue un défi. « Les vivres étaient si pourris et d'une odeur si cadavérique que les moments les plus durs de ces tristes journées étaient ceux où la cloche avertissait de prendre des aliments dégoûtants... » On peine à se faire une idée des conditions extrêmes endurées par les marins de l'époque. Enfin, le 16 mars 1769 - après deux ans et quatre mois d'un voyage au très long cours - se dessine enfin le havre tant désiré : Saint-Malo. Rendant hommage au « courage, au zèle et à la patience invincible » de ses officiers comme de ses équipages, M. le comte de Bougainville va pouvoir, en dépit des sept hommes dont il déplore la perte, savourer l'indicible joie du navigateur rentré à bon port, sa mission accomplie, ses cales pleines et sa réputation intacte. Quant à Aotourou, il pourra découvrir ce royaume de l'hémisphère Nord dont il comprend de mieux en mieux la langue ; tout de même, il repartira de La Rochelle en mars 1770, mais succombera en route, à Madagascar, de la petite vérole. Sans avoir pu revoir son île de Tahiti...
Franck Ferrand

TAHITI, UN GOÛT DE PARADIS

C'est un équipage éberlué par les beautés de l'île - et de ses habitants - qui accoste, baie de Matavaï : « Je n'ai jamais rencontré d'hommes mieux faits ni mieux proportionnés ; pour peindre Hercule & Mars, on ne trouveroit nulle part d'aussi beaux modeles », écrit Bougainville.

Un Anglais avait hélas brûlé la politesse au Français, puisque en 1767 l'explorateur Samuel Wallis débarquait le premier sur l'île, et faisait représenter une native.

Fils d'un notaire parisien, rien ne destinait Bougainville à se retrouver chargé par Louis XV de mener une telle expédition, hors des qualités de meneur d'hommes exceptionnelles.

Cette circumnavigation ne se concevait pas sans son contingent de scientifiques : parmi eux, le naturaliste Philibert Commerson, évoqué ici par des objets personnels - une composition qui passe sous silence le mystérieux domestique qui l'assistait...

Le conte tahitien de Denis Diderot

C'est dans un périodique, la Correspondance littéraire, philosophique et critique, que paraît d'abord, en 1772, le Supplément au Voyage de Bougainville, de Denis Diderot, sous-titré « Dialogue entre A et B sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas » (l'ouvrage ne sera publié en volume que sous le Directoire, en 1796). Le philosophe s'inspire très largement de la description par Bougainville de la société tahitienne pour interroger les principes régissant la vie en société, tenter de définir la loi naturelle et poser la question, alors scandaleuse, du caractère plus ou moins universel de la morale. F. F.

Une frégate qui termine en fagots...

Construite en 1765 à Indret, près de Nantes, sur des plans de Jean Hyacinthe Raffeau, la Boudeuse est une « frégate de douze » - c'est-à-dire équipée de 26 canons tirant des boulets de 12 livres. Ayant accompli le premier tour du monde français, elle participera, par la suite, à la guerre de l'Indépendance américaine en arraisonnant, début 1779, un sloop de la Royal Navy et en prenant part, à l'été 1779, à la bataille de la Grenade. Saisie à Toulon par les Britanniques lors de la Révolution, récupérée et envoyée à Malte, elle sera finalement démantelée en 1800 pour servir de bois de chauffe... F. F.

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