Violette Nozière, le monstre en jupons

Violette Nozière, le monstre en jupons

Le 11 janvier 1915, naît une petite fille du nom de Violette Nozière. Dix-huit ans plus tard, commence l'affaire criminelle qui porte son nom et passionne la France de l'époque.

Visuel : Violette Nozière dans les couloirs de l'instruction en 1933. Agence Maurice © Wikimedia Commons

Dans la nuit du 22 au 23 août 1933 à Paris, une jeune fille de 18 ans, Violette Nozière, résidant 9, rue de Madagascar, dans le 12e arrondissement, appelle les pompiers. Au retour d'une soirée, elle a découvert ses parents inanimés dans l'appartement familial où règne une forte odeur de gaz. Il est trop tard pour son père, Baptiste. En revanche, sa mère, Germaine, est encore vivante. Le lendemain, Violette refuse de visiter cette dernière à l'hôpital et disparaît. Elle est retrouvée cinq jours plus tard au café La Brune, avenue de La Motte-Picquet (7e).

Elle y déguste une glace à la vanille en attendant un certain comte de Pinguet, qui lui a donné rendez-vous mais l'a dénoncée. « Salaud ! » sera son seul commentaire lors de son arrestation. De son côté, Germaine, sortie du coma, a révélé que leur fille chérie les a empoisonnés, elle et son mari, pour toucher leur héritage. En commettant un parricide, crime très rare - une quinzaine au XXe siècle - et rarissime de la part d'une femme, Violette Nozière s'apparente aux meurtrières les plus terrifiantes de l'Histoire. Mais en utilisant un poison, en l'occurrence un somnifère - elle a ouvert le gaz pour brouiller les pistes -, elle se comporte en revanche de façon « classique », selon l'idée bien ancrée, en dépit des statistiques, que les femmes, êtres faibles et sournois, sont par nature des empoisonneuses. Quant au mobile, la cupidité, on ne peut faire plus banal, même si, détail sordide, Violette a fouillé dans le corset de sa mère pour récupérer 3 000 francs ! On est très loin d'une sorcière à la Voisin, concoctant d'innommables breuvages dans un antre infernal ou d'une tueuse en série à l'arsenic, comme Hélène Jégado, guillotinée à Rennes en 1852. Et plus encore des sauvages soeurs Papin, qui ont massacré leur patronne et sa fille au couteau et au marteau. En comparaison, Violette apparaît presque inoffensive !

Elle leur vole pourtant la vedette en septembre 1933, au moment où se déroule leur procès, au Mans. Pendant plus d'un an, « l'affaire Nozière » mobilise le monde judiciaire, la presse et l'opinion publique, faisant même concurrence au nouveau chancelier allemand, Hitler, dont les « dérapages » démocratiques sont plus qu'inquiétants pour la sécurité de l'Europe. Pourquoi un tel déchaînement de passions autour d'un meurtre sans mystère dont l'auteur a tout avoué ? Fille unique, trop gâtée par ses parents - le père est conducteur de locomotive au Paris-Lyon-Méditerranée (PLM) et la mère réalise des travaux de couture -, menant une double vie entre le domicile familial et le Quartier latin, Violette est menteuse, mythomane, se prostitue occasionnellement et fait même des photos « cochonnes ».

Une fois par semaine

Atteinte de la syphilis, elle présente, selon les conceptions juridiques et médicales de l'époque, le profil type de la « criminelle-née ». Sauf que, le soir même de son arrestation, elle a donné les raisons de son crime. « Si j'ai agi ainsi, vis-à-vis de mes parents, c'est que, depuis six ans, mon père abusait de moi. [...] quand j'avais 12 ans, il m'a d'abord embrassée sur la bouche, puis il m'a fait des attouchements avec le doigt, et enfin il m'a prise dans la chambre à coucher et en l'absence de ma mère. Ensuite, nous avons eu des relations dans une cabane du petit jardin que nous possédions près de la porte de Charenton, à intervalles variables, mais environ une fois par semaine. Je n'ai rien dit à ma mère parce que mon père m'avait dit qu'il me tuerait, et qu'il se tuerait aussi. Mais ma mère ne s'est jamais doutée de rien [...]. Il y a déjà deux ans que j'ai commencé à détester mon père, et un an que j'ai pensé à le faire disparaître. » Le scandale est immense. Baptiste Nozière, employé modèle du PLM, mari exemplaire, n'ayant qu'un seul vice, la belote, aurait donc couché avec sa fille, à l'insu de Germaine, le tout dans un minuscule appartement où Violette ne dispose même pas d'une chambre. Parricide, passe encore, mais inceste ! Le mot même est imprononçable, et c'est à qui trouvera la périphrase la plus subtile pour ne pas dire la chose : « accusations monstrueuses », « effroyables », « abominables », « effarante confession »...

Plus que l'acte lui-même, l'aveu de Violette suscite l'horreur, sans compter les détails qu'elle donne - revues érotiques et chiffon souillé servant à son père pour éviter de l'engrosser sont retrouvés dans l'appartement. Germaine renie sa fille - « Tue-toi, misérable, tue-toi ! » lui crie-t-elle lors de leur première confrontation. Et, fait unique dans les annales judiciaires, elle se porte partie civile contre sa fille. Le juge d'instruction, Édouard Lanoire, est sceptique, et rares sont les journalistes, en général de gauche, et les écrivains, tels Marcel Aymé, Céline ou les surréalistes, qui accordent quelque crédit à la parole de Violette. Le doute s'insinue cependant, ainsi dans Le Populaire : « Faut-il la croire ? On hésite encore. On voudrait qu'elle mente. Et si c'était vrai, du reste, cela autoriserait-il le crime ? Six ans après. Et alors en somme - comprenez-moi bien - qu'elle en avait pris l'habitude ? » « La sexualité coupable de la fille lave le père de tout soupçon », écrit Anne-Emmanuelle Demartini, dont les récents travaux sur l'affaire Nozière éclairent les mécanismes mentaux de défense et de déni qu'elle a déclenchés, à un moment de crise économique et de mutation profonde des modèles familiaux et des relations entre les sexes et entre les générations.

« Tous des saligauds ! »

Et chacun de régler ses comptes : qui avec les bourgeois, incarnés par l'amant de Violette, l'étudiant Jean Dabin, gigolo qu'elle entretient en se prostituant ; qui avec ces mères qui n'ont pas su inculquer à leur fille les valeurs morales inhérentes à leur sexe ; qui avec ces anarchistes qui débauchent la jeunesse de France. Sans compter, fait nouveau, ces grand-mères et ces mères qui écrivent anonymement aux journaux ou aux juges pour dénoncer l'inceste dont elles-mêmes ont été victimes. Mais si les filles ne sont plus des filles, et les mères plus des mères - paradoxalement, Germaine sera critiquée autant pour avoir trop gâté sa fille que pour ne pas l'avoir soutenue au début de l'affaire -, les pères restent encore des pères, du moins veut-on le croire. « L'homme devant le cas Nozière défendra l'homme », prévient un journaliste.

Le 12 octobre 1934, le jury, masculin, des assises de la Seine condamne Violette à la peine de mort sans aucune circonstance atténuante. « Le tabou a eu raison du doute », et Violette hurle sa fureur : « Vous êtes tous des saligauds ! » Comme les femmes ne sont plus exécutées depuis 1887, sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. En janvier 1935, elle est transférée à la centrale de Haguenau, dans le Bas-Rhin, réputée pour ses conditions de détention terribles. Trois ans plus tard, elle retire ses accusations d'inceste pour bénéficier de la clémence de la justice. La France éternelle et virile peut respirer, le « monstre en jupons » est sous les verrous, condamné au silence éternel.
Joëlle Chevé

Procès-verbal de l'interrogatoire et de la confrontation de Violette Nozière, 18 ans, Paris, le 13 septembre 1933

Archives de Paris

« C'est quand j'avais 12 ans, et en l'absence de ma mère, partie pour le marché ou pour faire des courses, que mon père m'a d'abord fait des attouchements avec le doigt. À ce moment, je ne savais presque rien de la vie. Il m'a prise pour la première fois un matin, alors que j'étais allée à son lit pour lui dire bonjour »

Le commissaire Guillaume, qui a recueilli les aveux de Violette le 28 août, est persuadé de sa sincérité. De même que son avocat, le jeune René Vésine-Larue, qui obtiendra sa libération anticipée et, fait rarissime, sa réhabilitation en 1963. Mais, au cours du procès, l'hostilité de la foule lors de l'évocation de l'inceste lui interdit d'en faire état dans sa défense. De leur côté, les écrivains et artistes surréalistes, André Breton, Paul Éluard et Salvador Dalí en tête, saluent « l'ange noir », dont la parole inouïe et révolutionnaire a « défait l'affreux noeud de serpents des liens du sang ». En réalité, Violette ne songe qu'à obtenir le pardon de sa mère. Après sa libération, Germaine vivra avec elle, et avec son mari et leurs cinq enfants. Quel secret les lie, et qu'y avait-il dans la valise que Violette, avant sa mort, demanda à ses enfants de détruire sans l'ouvrir ? J. C.

En kiosque

En kiosque

Toujours en kiosque !

Gilets jaunes - Ce que dit l'Histoire

► Avant le grand débat. Les cahiers de doléances remontent au Moyen Âge

Le principe des consultations publiques, avec la volonté de maintenir la paix sociale, date du Moyen Âge.

► À l'origine des gilets jaunes. Les bagaudes

Selon Guillaume Malaurie, ce mouvement rappelle les révoltes des "bagaudes" à l'époque du déclin de l’Empire romain d’Occident.

Cahiers de doléances, les risques d'un référendum sans question

Les cahiers de doléances sont souvent confisqués par une minorité citadine

► Cahiers de doléances. Comment sont nés les maires ?

Les explications de Jean Tulard

► Les Gilets jaunes et la fin de la République romaine

une analyse exclusive de l'historien belge David Engels

► Avant les Gilets jaunes. Quand la rage populaire faisait l'Histoire

avec Guillaume Malaurie, Eric Pincas, Olivier Coquard, Pierre Schoeller

► « C'est une révolte ? - Non, Sire, c'est une révolution »

Olivier Coquard et le Duc de La Rochefoucauld-Liancourt

Lettre d'information

Inscrivez-vous à notre newsletter