Modes et toilettes romaines par Jérôme Carcopino de l’Académie Française

Modes et toilettes romaines par Jérôme Carcopino de l’Académie Française

Aux premiers jours de printemps, les collections de mode font leur apparition. Nos ancêtres avaient-ils les mêmes coquetteries ? Il est amusant de voir comment Romains et Romaines s’habillaient. L'historien Jérôme Carcopino, qui a écrit tant de précieux livres sur l’Antiquité : la Vie quotidienne à Rome (Hachette), les Secrets de la correspondance de Cicéron, les Étapes de l’impérialisme romain, Virgile et les origines d’Ostie, Sylla ou la monarchie manquée, Jules César, etc., évoque, en 1970, la mode féminine et masculine.

On se rappelle l’amusant chapitre de la Physiologie du Mariage où sont pesés le plus doctement du monde les avantages et les inconvénients des divers problèmes entre lesquels des époux doivent opter pour maintenir la bonne harmonie de leur vie conjugale : ou un même lit dans une seule chambre, ou deux lits dans la même chambre, ou deux lits et deux chambres. Balzac admet le premier, préfère le dernier, et proscrit absolument le compromis des lits jumeaux. Or il se trouve qu’ainsi notre grand romancier a codifié, sans le savoir, les usages qui prévalaient dans la Rome impériale.

Dans la chambre

Il n’y a guère qu’au premier étage d’une des maisons récemment déblayées à Herculanum que l’on ait retrouvé des cubicula à deux lits. Encore est-il probable qu’ils dépendaient d’une auberge où rien ne prouve que les deux lits aient été destinés à un ménage. Les textes, pour leur compte, ne mentionnent la présence de plusieurs lits ensemble que dans les cenacula surpeuplés par les sous-locations. Partout ils n’offrent aux époux que la communauté du lit conjugal ou la séparation de deux chambres distinctes pour l’un et l’autre des époux. Ceux-ci, à l’ordinaire, se prononçaient en faveur de l’une ou de l’autre combinaison suivant les disponibilités de leur appartement, c’est-à-dire, en dernière analyse, d’après leur rang social.

Les petites gens et les simples bourgeois, qui n’ont point chez eux de place à revendre, ne conçoivent pas le mariage hors du lit commun ; et, par exemple, Martial qui, dans une de ses épigrammes, fait mine d’accepter la main d’une vieille richarde à la condition qu’elle et lui ne coucheront jamais ensemble, s’attendrit, dans une autre, sur la tendresse que se témoignèrent Calenus et Sulpicia pendant les quinze années que dura leur union. Par contre, les grands seigneurs organisaient leur existence de telle sorte que chacun des conjoints pût jouir, à la maison, de son indépendance. Ainsi, nous ne voyons jamais Pline le Jeune autrement que seul dans la chambre où il s’éveille « aux environs de la première heure, rarement plus tôt, rarement plus tard », et où, profitant du silence de sa solitude et de l’obscurité qui règne autour de son lit derrière ses volets clos, il se sent libre et comme rendu à lui-même pour penser à son aise et composer de tête. Cependant, nous devons imaginer que sa chère Calpurnia repose ou se lève dans une autre chambre, celle où il la rejoint amoureusement lorsqu’il l’abrite sous son toit, et vers laquelle ses pas continuent en vain de le porter d’eux-mêmes lorsque sa femme est absente, et comme si elle était encore près de lui.

Évidemment, il était de bon ton, dans la haute société d’alors, de faire chambre à part, et les parvenus cherchaient en cela à copier les grands. Pétrone n’a point manqué de noter ce travers dans son roman. Trimalchion s’y rengorge devant ses hôtes des dimensions colossales de sa demeure qu’il s’est fait bâtir :

— Voyez, dit-il, en mettant les points sur les i, voyez ma chambre à moi, où je dors.

Après quoi, clignant de l’œil vers sa femme, il indique, plus loin, où se pose « le nid de cette vipère ». Seulement, Trimalchion s’abuse ou nous en conte. Chassez son naturel : il revient au galop. Dans la pratique, l’une des deux chambres qu’il avait commandées à son architecte demeurait inoccupée. Quoi qu’il eût prétendu, il ne dormait pas dans la sienne, mais partageait, dans une autre pièce, le lit de Fortunata.

Comme ces maris qui s’appliquent dans le monde à donner du « vous » à leurs femmes, mais auxquels tout d’un coup échappe un tutoiement, il s’est naïvement coupé dans le passage où, prodigue de confidences scatologiques il ne craint pas d’attribuer ses insomnies aux détonations que lâche généreusement, à ses côtés, sa lourde moitié :

— Tu ris, Fortunata, toi qui, par ce concert, m’empêches de fermer l’œil de la nuit.

Avant l’heure du bain

Mais peu importe : qu’elle eût dormi dans la chambre commune ou dans la sienne, la femme romaine procédait à une toilette qui ressemblait beaucoup à celle de son mari. Comme lui, elle avait, dans son lit, gardé sur le corps ses vêtements de dessous, son pagne, son soutien-gorge ou sa gaine, sa ou ses tuniques, et quelquefois même, au grand désespoir de son époux, un manteau par-dessus. Comme lui, par conséquent, elle n’avait, en se levant, qu’à chausser ses sandales sur le toral, puis à se draper dans l’amictus de son choix ; et elle ne procédait, auparavant, qu’à des ablutions sommaires. Pour elle, en effet, comme pour lui, et en attendant l’heure du bain, l’essentiel de la cura corporis consistait en des soins que nous jugerions accessoires ; et en matière de toilette, il en allait chaque matin des Romaines de l’Empire ainsi qu’il en est des Orientales aujourd’hui : elles considéraient que le superflu était la chose la plus nécessaire. Ce sont les juristes qui, en établissant l’inventaire des successions féminines, nous aident le mieux à sérier les plans inégaux et successifs sur lesquels la coquetterie des Romaines dressait ses batteries. Ils répartissent les objets personnels qu’elles laissaient après elles en trois catégories : la toilette, la parure, la garde-robe.

Sous la rubrique vestis, ils énumèrent les différentes pièces d’étoffe dont elles se vêtaient. À la toilette, grâce à laquelle la femme se fait plus propre, se rapportent ses cuvettes, ses miroirs en cuivre, en argent, parfois même, maintenant, en verre doublé, non de mercure, mais de plomb, et aussi, quand elle est assez fortunée pour dédaigner l’hospitalité des bains publics, sa baignoire particulière.

Quant à ses ornamenta, ils comprennent les instruments et les produits qui concourent à son embellissement, depuis ses peignes et ses épingles ou fibules, jusqu’aux onguents dont elle s’enduit la peau et aux bijoux dont elle la couvre. À l’heure du bain, il lui était loisible d’associer le mundus et les ornamenta, sa toilette et sa parure, mais au saut du lit, le matin, il pouvait lui suffire de se « parer ».

Les étages de la chevelure

Alors elle commençait par arranger sa chevelure. À l’époque où nous sommes, ce n’était point-là petite affaire. Il y avait beau temps que les matrones avaient abandonné la simplicité de la coiffure républicaine, un moment remise à l’honneur sous l’empereur Claude, où une raie tout unie séparait, par-devant, les cheveux ramenés en chignon par-derrière. Elles ne se contentaient même plus des nattes relevées en bourrelets sur le front qu’on voit à Livie et à Octavie, en certains de leurs bustes.

Avec Messaline étaient apparues les frisures dont la complication et l’étalage caractérisent l’iconographie féminine de l’époque flavienne. Si, dans les années qui suivirent, les dames de la cour, qui donnaient le ton, Marciane, sœur de Trajan, Matidie, sa nièce, y renoncèrent, elles n’en conservèrent pas moins l’habitude de dresser leurs tresses en diadèmes hauts comme des tours. « Vois donc, écrit Stace en l’une de ses Silves, vois donc la gloire de ce front sublime et les estrades de sa chevelure. »

Et Juvénal, à son tour, s’amuse du contraste entre la petite taille de certaine élégante et la prétention de sa coiffure qui n’en finissait plus. « Que d’étages superposés ! Que de contextures en cet édifice dont elle charge sa tête. De face, on la prendrait pour Andromaque. De dos, elle a rapetissé à vue d’œil : c’est une autre femme. »

Pas plus que leurs maris ne pouvaient se dispenser du tonsor, les Romaines ne sauraient se passer, pour échafauder ces monumentales préparations, de l’habileté de leurs coiffeuses, les ornatrices dont tant d’épitaphes nous apprennent les dates et les maisons où elles furent employées. Elles doivent leur accorder d’aussi longues séances que l’homme à son barbier ; et pas davantage elles ne sont exemptes d’y souffrir, surtout si, comme la Julie qu’a rappelée Macrobe, elles se font impitoyablement arracher les cheveux qui blanchissent.

Fards et teintures

La fonction d’ornatrice n’était point, tant s’en faut, une sinécure. Souvent ces tortionnaires devenaient des martyres, pour peu que leur maîtresse, excédée d’une pose sempiternelle, s’aperçût que le résultat de tant de peine laissait encore à désirer. Épigrammes et satires sont remplies des cris des matrones en colère et des gémissements de leurs servantes.

« Madame, dit Juvénal, Madame a pris un rendez-vous. Elle veut être plus belle qu’à l’ordinaire. La pauvre Psecas (Miette), cheveux arrachés, épaules nues, poitrine découverte, est en train de la coiffer. Or, voilà que cette boucle est trop haute. Pourquoi cela ? Vlan ! le nerf de bœuf punit sans délai ce forfait d’un frison manqué ! »

Heureuse, dans ces conditions, l’ornatrice à qui la calvitie de sa patronne permettait d’ajuster, avec de moindres risques, des tresses postiches, voire des perruques entières, qu’elles fussent teintes en blond avec le sapo de Mayence, obtenu par un mélange de suif de chèvre avec de la cendre de hêtre, ou qu’elles fussent d’un noir d’ébène, comme ces chevelures coupées qu’on importait de l’Inde en de si grandes quantités que le gouvernement impérial inscrivit les capilli Indici parmi les denrées qui payaient à la douane. La tâche des ornatrices ne s’arrêtait point-là, d’ailleurs. Elles devaient encore épiler leur maîtresse, et surtout la « peindre » : en blanc sur le front et les bras, avec de la craie et de la céruse ; en rouge, avec de l’ocre, du fucus ou de la lie de vin, sur les pommettes et sur les lèvres ; en noir, avec de la cendre ou de la poudre d’antimoine, sur les cils et le tour des yeux. Leurs palettes, c’étaient les collections de pots et de flacons, d’aryballes et d’alabastres, de gutti et de pyxides, d’où elles extrayaient au commandement liniments, pommades et fards. La maîtresse de maison tient habituellement cet arsenal serré dans l’armoire de la chambre nuptiale.

Au matin, elle l’étale sur la table, à côté de la corne pilée dont, à l’imitation de Messaline, elle se sert pour émailler ses dents, et, avant d’appeler ses ornatrices au travail, elle a soin de condamner sa porte, car elle sait, pour l’avoir retenu d’Ovide, que « l’art n’embellit la figure des femmes qu’à la condition de ne se point montrer ». Lorsqu’elle part pour le bain, elle emporte avec elle son attirail, chaque pot à sa place dans les godets du coffret spécial, quelquefois d’argent massif, qu’on appelle du nom générique de capsa ou du terme d’alabastrothèque ; et ainsi ce sont ces pyxides qui contiennent son visage de la journée, qu’elle fait à son lever, qu’elle refait après son bain et qu’elle ne défait, la nuit venue, qu’au moment de se coucher.

Une fois fardée, la matrone, toujours avec l’aide de ses ornatrices, recense ses bijoux, sertis de pierres précieuses, et les met en place, un à un son diadème sur ses cheveux, ses boucles aux oreilles ; son collier ou ses breloques autour du cou ; son pendentif sur sa gorge ; ses bracelets aux poignets ; ses bagues aux doigts, sans oublier des anneaux qu’elle porte aux bras, et d’autres à ses chevilles, les periscelides semblables aux khalkhals d’or dans lesquels les femmes arabes de « grande tente » emprisonnent toujours les leurs. Enfin ses chambrières accourent à la rescousse, de sa garde-robe. Elles lui passent sa longue tunique de dessus, insigne de sa condition élevée, la stola, au bas de laquelle est cousu un galon brodé d’or. Elles lui nouent sa ceinture ; et pour terminer, elles l’enveloppent, soit d’un long châle qui lui couvre les épaules et descend jusqu’à ses pieds, soit de la palla, le pallium féminin, grand manteau carré aux plis rythmés et d’une teinte éblouissante.

Ce n’est pas, en effet, par la ligne que le vêtement des femmes se distinguait à Rome de celui des hommes, mais plutôt par la richesse de la matière et l’éclat de la couleur. Au lin et aux lainages, elles préféraient les cotonnades, venues de l’Inde depuis que la paix parthique assurée par Auguste, confirmée par les victoires de Trajan, garantissait la sécurité de ses exportations, et surtout les soies que, depuis le règne de Néron, soit par les routes de terre qui, d’Issidon Scythica (Kachgar), aboutissaient à la mer Noire ou bien, à travers la Perse, au Tigre et à l’Euphrate, soit par le cabotage de l’Indus au golfe Persique et par les navigations de l’Indus aux ports égyptiens de la mer Rouge, les Sères mystérieux expédiaient annuellement à l’Empire.

Ces étoffes n’étaient pas seulement plus souples, légères et chatoyantes. Elles se prêtaient mieux que toutes les autres aux manipulations des offectores capables d’en renforcer avec leurs ingrédients les nuances originelles, des infectores habiles à les dénaturer, de tous ces teinturiers dont les spécialités égalaient en nombre les colorants végétaux, animaux et minéraux dont ils maniaient l’emploi : le blanc de la craie, de la saponaire et du sel de tartre, le jaune du safran et du réséda, le noir de la poix de galle, les bleus du pastel, les rouges clairs ou sombres de la garance, de l’orseille et de la pourpre.

Les harmonieuses couleurs des tenues des matrones

Toujours dociles aux conseils d’Ovide, les matrones assortissaient à leurs teints les teintes de leurs vêtements, et les harmonisaient entre elles, si bien qu’il leur suffisait de se promener dans la ville pour égayer les rues de la polychromie de leurs robes, de leurs châles, de leurs manteaux, dont les vives couleurs se rehaussaient parfois, telle la palla d’un noir splendide où Isis apparaît chez Apulée, d’étincelantes broderies ! D’ailleurs, il appartenait à la matrone de compléter son accoutrement par des accessoires, qui, étrangers, en principe, à la tenue masculine, accentuaient encore le pittoresque de sa propre silhouette.

Tandis que les hommes, à l’habitude, ne portaient point de couvre-chef, quittes, si le soleil dardait ou la pluie battait trop fort, à rejeter un pan de leur toge ou de leur pallium sur leur tête, ou à rabattre le cucullus de leur paenula, la femme romaine, à défaut d’un diadème ou mitra, passait dans ses cheveux, que n’emprisonnait plus leur résille, soit une simple bandelette d’un rouge purpurin, soit un tutulus dont le bandeau, pareil à celui des flaminiques, s’élargissait au milieu pour se relever sur le front en forme de cône.

À son cou était souvent noué un foulard. À son bras, pendait la mappa qui lui servait à essuyer les poussières ou la sueur de son visage et où, peut-être, elle avait commencé à se moucher, suivant un usage dont nous aurions tort de faire remonter trop haut les débuts, puisque aussi bien le seul mot latin que nous ayons le droit de traduire par mouchoir, muccinium, n’est pas attesté avant la fin du iiie siècle de notre ère. D’une main, elle balançait souvent un éventail en plumes de paon dont elle écartait ainsi les mouches. De l’autre, à la belle saison, elle tenait, à moins qu’elle ne la fît porter à côté d’elle par une suivante, ou un galant ami, l’ombrelle communément tendue d’un vert joyeux, qu’elle ne pouvait point toujours fermer à volonté, comme les nôtres, et qu’à cause de cela elle laissait à la maison quand le vent soufflait trop fort…

Ainsi parées, les belles pouvaient affronter les regards de leurs pareilles, et susciter l’admiration des passants. Mais il est certain que la complexité de leurs atours, combinée avec une coquetterie qui est de tous les temps, devait prolonger leur « lever » bien au-delà du temps qu’exigeait celui de leurs maris. Seulement il n’importait point, car les femmes, à Rome, n’étaient point affairées comme les hommes, et, à vrai dire, de la vie publique des citoyens, elles ne partageaient guère que les loisirs.

Et pour les hommes ?

Les Anciens distinguaient deux espèces de vêtements : ceux dans lesquels on entre et ceux dont, ensuite, on s’enveloppe. Telle est la différence en grec, des endumata et des epiblèmata ; et en latin celle, identique, des indumenta, que l’on porte nuit et jour, et des amictus que l’on ne revêt que pendant une partie de la journée. Au nombre des indumenta, figure en premier lieu le subligaculum ou licium, non pas, comme on le définit parfois, un caleçon, mais un simple pagne, le plus souvent confectionné de lin et toujours noué autour de la taille. À l’origine, c’était peut-être le seul vêtement de dessous des nobles comme des travailleurs manuels. Ceux-ci n’en avaient point d’autre ; ceux-là enroulaient directement leur toge par-dessus comme le faisaient encore, du vivant de César et d’Auguste, certains conservateurs endurcis, pour mieux afficher leur fidélité aux vieux usages.

Au second siècle de notre ère, il n’y avait plus que les athlètes pour s’en contenter en public. Même les ouvriers s’étaient alors accoutumés à enfiler, par-dessus leur licium, la tunica qui est devenue l’indumentum par excellence. La tunique consistait en une sorte de chemise, en lin ou en laine, formée de deux pans cousus ensemble. On y engageait la tête la première. On la serrait autour du corps par une ceinture. On l’arrangeait pour qu’elle retombât inégalement par-derrière, où elle s’arrêtait à la hauteur des genoux, et par-devant, où elle devait descendre un peu plus bas. La mode, d’ailleurs, avait introduit quelques variantes dans une tenue qui, commune aux deux sexes et aux diverses conditions sociales, avait commencé par être uniforme. La tunique des femmes était plus longue que celle des hommes et pouvait tomber sur leurs talons. La tunique des militaires était plus courte que celle des civils ; et celle des simples citoyens, que celle des sénateurs, bordée au surplus d’une large bande de pourpre : le laticlave.

Sous l’Empire, il n’est pas rare que les Romains aient passé deux tuniques l’une sur l’autre : la tunique intérieure s’appelait subucula ; l’autre était la tunique proprement dite, la tunica exterior. Il arrivait même que les personnes frileuses missent deux subuculae au lieu d’une, voire trois, comme Auguste, si du moins nous devons ajouter foi aux détails que fournit Suétone sur les manies de cet empereur. Mais, en hiver comme en été, les tuniques n’étaient pourvues que de courtes manches couvrant tout juste le haut du bras ; et ce n’est qu’au Bas-Empire que cette longueur fut dépassée sans incorrection. On s’explique par-là, non seulement l’utilité des moufles dont les esclaves eux-mêmes étaient autorisés à se ganter pendant les froids rigoureux, mais la nécessité d’un amictus enveloppant les indumenta.

La célèbre toge des Romains

L’amictus, spécifiquement romain sous la République et au début de l’Empire, c’était la « couverture » appelée toga, la toge, d’un mot apparenté au verbe tegere, couvrir, vaste segment de cercle en laine blanche de 2,70 m de diamètre, que sa rondeur distinguait de toutes les variétés issues de l’himation des Hellènes.

Dans une belle page, naguère, Léon Heuzey a opposé les conceptions antagonistes qu’expriment à leur façon ces deux « habits ». Avec leur prédilection pour les architectures rectilignes, « les Grecs laissent… à la pièce d’étoffe dans laquelle ils se drapent les bords droits et les angles saillants qu’elle avait sur le métier » ; et ils ont tiré « des effets admirables de ces formes élémentaires qui plaisaient à la simplicité de leur goût et à la netteté de leur esprit ».  Au contraire, les Etrusques, puis les Romains, qui, de bonne heure, ont fait entrer l’arc dans leur système de construction, et qui, volontiers, élevaient leurs temples sur un plan circulaire, ont de même arrondi les angles de leurs vêtements, Ils obtinrent ainsi « des ajustements plus riches et plus majestueux, mais d’un aspect moins franc et moins vraiment beau ».

En raison de ses caractères irréductibles, cette toge à l’ampleur impérieuse, sous laquelle les assassins lancés par Mithridate aux trousses des résidents italiens d’Asie reconnurent d’emblée, sans les avoir jamais vues, les victimes qu’il leur fallait frapper, avait été le costume national des Romains et resta, sous le Haut-Empire, leur costume d’apparat, inséparable de toutes les manifestations de leur activité civique. La toge était le digne vêtement des maîtres du monde, bouffant, éloquent, solennel, mais avec trop de complication dans son ordonnance et quelque peu d’apprêt emphatique dans le tumulte concerté de ses plis. S’en draper avec art demandait une dextérité véritable ; et c’était une affaire où un magistrat aussi peu coquet que Cincinnatus ne croyait pas pouvoir réussir sans une aide qu’à vrai dire ce héros de l’antique frugalité ne demandait qu’à sa femme Racilia.

En maintenir l’équilibre dans l’agitation de la marche, le feu du discours et les remous d’une foule supposait une attention de tous les instants. En supporter le poids était un intolérable fardeau. En entretenir la blancheur immaculée entraînait d’onéreux et fréquents blanchissages qui bientôt l’élimaient et la vouaient au rebut. Aussi est-ce en vain que les empereurs ont signé des ordonnances qui prétendaient en imposer l’emploi : Claude, au tribunal ; Domitien, au théâtre ; Commode, à l’amphithéâtre. Au début du iie siècle de notre ère, à Rome, c’était à qui la fuirait à la campagne, la délaisserait pour le pallium imité de l’himation hellénique, pour la lacerna, qui est un pallium de couleur, pour la paenula, qui est une lacerna complétée par un capuchon. Dans la ville même, on lui substitue, pour les dîners en compagnie, la synthesis, qui combine la simplicité de la tunique, par le haut, et l’ampleur de la toge par le bas. Dans les municipes, les magistrats ne veulent même plus en décorer l’exercice de leurs fonctions et les citoyens ne la portent plus qu’au jour de leurs funérailles, sur leur lit mortuaire. Ils se gardent, en revanche, de s’en draper sur leurs lits de vivants. Aussi reprendre la toga, ou l’amictus qui lui avait succédé dans la faveur populaire, était la seule opération qui, au lever, prît du temps et exigeât une peine à peine inférieure à celle que les archéologues éprouvent maintenant à la reconstituer.

Si, d’aventure, on renonçait, comme les édiles municipaux, à toutes les formes d’amictus, ou si l’on ajournait à plus tard l’ennui de s’envelopper savamment en l’une delles, on était paré en un clin d’œil. Il suffisait de s’être chaussé sur le toral (descente de lit). À peine sortis du lit, les Romains de cette époque-là étaient prêts à remplir les fonctions de leur vie publique.

Jérôme Carcopino de l’Académie française

À suivre : La Commune par André Castelot

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