La descente aux enfers des époux Linder

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Historia propose sur son site internet un document jamais publié dans la presse grand public commenté par son conservateur. Ce mois-ci, festival de Cannes oblige, l'inventaire après décès de Max Linder, mort dans des circonstances dramatiques.

Légende : 1926, 22 janvier. Inventaire après décès de Monsieur et Madame Leuvielle, dit Max Linder. Arch. nat., MC/ET/X/NC/076. (Couverture de l’acte ; page correspondant à l’inventaire de tableaux)
Les actes de décès des époux Linder sont consultables en ligne sur le site Internet des Archives de Paris (actes n°s 2027 et 2028 de l’année 1925).

Le 31 octobre 1925, à 17 heures 30, au n° 6 de la rue Piccini, décédait Jeanne Hélène Marguerite Peters, à peine âgée de 20 ans, suivie dans le trépas, sept heures plus tard, le 1er novembre à minuit trente, par son mari, Gabriel Leuvielle dit Max Linder, « auteur cinématographique », âgé de 41 ans. Un homicide doublé d’un suicide mettait ainsi fin à une vie de couple devenue dramatique, laissant orpheline une fillette de 16 mois, Maud Lydie Marcelle.

Moins de trois mois plus tard, le 22 janvier 1926, commençait la rédaction de leur inventaire après décès commun, forme assez rare mais liée aux circonstances de leur mort.

Si la prisée du mobilier de l’hôtel particulier situé au 29 avenue du Parc-Saint-James à Neuilly-sur-Seine, acheté le 15 janvier précédent, ne témoigne pas d’un luxe excessif – le total se monte à 36 760 francs –, on notera cependant la présence, dans le salon, d’un tableau (non décrit) de Signac estimé 1000 francs, dans la chambre au deuxième étage, un tableau « Marine avec baigneuse » signé Ziem prisé 6000 francs, un tableau d’Adolphe Monticelli, « Femme dans un parc », prisé 2500 francs, Léda et le cygne, pastel de Ker-Xavier Roussel, estimé, avec un portrait de femme de l’école française du xviiie siècle, 2000 francs, « un crayon Yvette Guilbert » estimé avec « une toile école impressionniste » 100 francs. À ces tableaux il convient d’ajouter un bronze de Rodin, prisé 800 francs et que Linder légua à son plus fidèle ami, l’escrimeur Armand Massard, et un « tableau éventail de Gauguin » prisé 250 francs et légué à son homme de confiance, Durand-Villette. Presque tous donc des artistes contemporains.

Le 1er février, est établie la liste des bijoux trouvés dans une chambre meublée que le couple occupait à l’hôtel Baltimore, 88bis avenue Kléber, au moment de son décès. Ils sont confiés au joaillier Paul Templier pour en faire l’expertise. Le détail de celle-ci, décrit dans l’inventaire des papiers, se monte à 549 010 francs, le « clou » étant un sautoir composé de 216 perles d’Orient estimé 355 000 francs.

Le 2 mars, il est procédé, au siège du Comptoir national d’escompte de Paris, 14 rue Bergère, à l’ouverture du coffre-fort qu’y louait Max Linder. Le notaire y trouve un portefeuille contenant un reçu du Comptoir d’escompte de soixante mille francs au nom de Max Linder, en date du 7 février 1918.

L'inventaire des titres et papiers

Enfin, le 18 mai, commence l’inventaire des titres et papiers. On trouve en tête, comme à l’accoutumée, l’analyse du contrat de mariage du couple passé le 1er août 1923. On ne retiendra de ce document (qui fixe les termes d’une union réprouvée par la mère de la future, car la liaison remontait à 1921, alors qu’Hélène n’avait que 16 ans !) que l’un des « apports » de Max Linder : « Les dépenses engagées par lui dans l’exécution du film « L’Étroit Mousquetaire » s’élevant à un million trois cent quatre vingt quatorze mille francs ; observation faite que M. Max Linder a déjà recouvré sur cette somme celle de sept cent quarante-quatre mille quatre cent soixante dix francs en deniers comptant ».

On trouve aussi la mention de l’achat de l’hôtel de Neuilly, de conventions pour certains de ses films et de diverses créances.

Mais ce sont les plus « dramatiques » que nous retiendrons : leurs testaments. Si, lors de la rédaction du sien, le 4 décembre 1924, Hélène Linder envisage de léguer à sa mère une rente et à son mari « un diamant solitaire », tous les autres bijoux devant être vendus, le codicille du 16 juin 1925 traduit l’état de détresse de la jeune femme qui écrit : « Ayant été menacée à différentes reprises du révolver par mon mari, je vis perpétuellement dans la crainte d’être assassinée par lui, si je venais à mourir par lui ou même accidentellement, je désire que mon enfant Josette [sic] soit confiée immédiatement à ma mère » ; elle « s’oppose formellement à ce que [son] enfant soit confiée aux parents de [son] mari ». De son côté, le 18 octobre, comme en contre-point, Max Linder précise dans son propre testament : « Je désire que mon frère Maurice soit le tuteur de ma fille et que celle-ci soit élevée par ma mère qui est une sainte femme. Je désire qu’on donne à ma fille une éducation de premier ordre, prendre la meilleure nurse jusqu’à l’âge de quatre ans, et lui donner après la meilleure institutrice, mon désir le plus cher est qu’on fasse de ma fille une femme d’honneur, loyale et croyante, en un mot toutes les qualités qui ont fait défaut à sa mère ». Terrible aveu d’échec d’une union entamée de manière idyllique voire rocambolesque et qui sombra vite dans le sordide.

Malade, jaloux, dépressif voire suicidaire, hanté par l’arrivée du parlant qui entraînait un déclin de son art, Max Linder mettait ainsi fin à ses chimères. Pourtant, reste son rôle fondateur dans le cinéma comique, alliant farce, vaudeville, cirque, comédie légère, autant d’ingrédients que l’on retrouve dans les œuvres de l’un de ses plus fervents admirateurs, Charles Chaplin dit Charlot.

Claire Béchu
Mission de la diffusion scientifique

Marc Durand
Département du Minutier central des notaires de Paris

Légende : 1926, 22 janvier. Inventaire après décès de Monsieur et Madame Leuvielle, dit Max Linder. Arch. nat., MC/ET/X/NC/076. (Couverture de l’acte ; page correspondant à l’inventaire de tableaux)
Les actes de décès des époux Linder sont consultables en ligne sur le site Internet des Archives de Paris (actes n°s 2027 et 2028 de l’année 1925).
Le contrat de mariage, passé par-devant Me Ditte, est conservé aux Archives nationales sous la cote provisoire MC/ET/X/NC/69.
Les testaments des époux Linder ont été déposés chez Me de Meaux le 2 novembre 1925. Les minutes de cette étude, pour cette période-là, n’ont pas encore été versées aux Archives nationales.

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