Grande Guerre. Les familles des Poilus témoignent

Grande Guerre. Les familles des Poilus témoignent

Vous avez été nombreux à répondre à l’appel à témoignages lancé par Historia cet été en vue de la préparation du dossier de novembre consacré à la transmission familiale de la mémoire de la Première Guerre mondiale et la rédaction vous en remercie. Voici une sélection de vos contributions.

♦ Michel Plouviez, capitaine honoraire de l’armée de l’air, rend hommage à son grand-oncle avec ce texte synthétisant le parcours "d’un homme simple et qui a choisi de le rester à la fin du conflit".

♦ François Brault au sujet de son grand-père, Paul Fressange du Bost.
"Mon grand-père maternel est issu d'une famille de militaires, aux moyens modestes. Étant brillant à l'école, il s'adresse à l'armée avant la Grande Guerre pour financer ses études d'ingénieur. Il s’est marié à la fin du conflit et a eu 12 enfants (151 descendants à ce jour dont 19 décédés). A partir des souvenirs familiaux et des archives militaires, nous avons écrit une page Wikipedia. "
► Pour y accéder, cliquez ICI

♦ Jean-François Moulia, imprimeur à Orthez, à la tête de la même entreprise dirigée autrefois par son grand-père, et avant lui son arrière-grand-père, livre aussi un témoignage émouvant :

"Mon grand-père Édouard et ses frères, Joseph et Alfred, ont participé à la Grande Guerre. Je n'en ai connu aucun. Joseph est décédé en 1921 des suites des gazages dans les tranchées, Alfred  a été capturé en 14 et est décédé accidentellement en captivité en 1918. Seul mon grand-père Édouard en est revenu, mais il est décédé en 1939 à l'âge de cinquante ans (mon père avait alors 7 ans)."

"Nous n'avons jamais parlé, ni avec ma grand-mère, ni avec mon père, d'Édouard, mais je savais qu'il avait laissé un livre (fort bien écrit en béarnais) relatant ses années terribles de guerre. La période du Centenaire a été l'occasion de le faire traduire et de le rééditer...Cette aventure a duré deux ans ! Grâce à ce livre, j'ai découvert avec force détails, cinq années de la courte vie de mon grand-père, sûrement les années les plus sombres. Son récit m'a permis de m'immerger dans cette période qui n'avait que peu retenu mon intérêt jusqu'alors. Depuis, je ne passe plus devant un monument aux morts dans un village, sans prendre le temps de lire un à un les noms de ceux qui ont laissé leur vie au champ de bataille ; je me suis même surpris à verser quelques larmes lors de la visite du mémorial de Sainte-Anne d'Auray. Je suis fier d'avoir pu présenter ce récit dans quelques lycées et collèges et ainsi, peut-être, contribuer modestement à ce que nos jeunes comprennent ce que fut la Grande Guerre."

♦ Anick Étienne, petite-fille de Poilu, nous parle de la quantité impressionnante de documents qu’elle a conservés.

"J'ai retrouvé, écrit-elle, un peu par hasard, un carton contenant plus de 1000 documents - correspondances-photos-dessins-croquis- rédigés par mon Grand Père, entre 1915 et 1919, à l’attention de ses parents. Tri et classement chronologique ont été mon premier travail. J'ai ensuite scanné chaque document, puis les ai imprimés recto verso en respectant le même format et ai demandé à un professionnel de la reliure d'intervenir pour me constituer une collection unique d'environ 4000 pages et 8 volumes : le premier est consacré à 1915, viennent ensuite 1 volume par mois pendant 6 mois entre 1916 et 1918 et le dernier volume sur 1919, résultats de 7 années de travail. Après avoir aussi retrouvé le Journal de mon grand-père qui, dès 1920, souffrait de voir l'indifférence et l'oubli de leur enfer, j'ai entrepris de publier en auto édition un recueil d’extraits de ses correspondances pour lui rendre hommage et à tous ceux qui, comme lui, n'auront jamais leur nom dans un livre d'Histoire, recueil que j'ai intitulé "Petites histoires pour l'Histoire".

♦ Olivier Rollet évoque son arrière-grand-mère paternelle.
" Ma famille est originaire du Pas-de-Calais, d 'un petit village appelé Biache-Saint-Vaast. Mon arrière-grand-mère a vécu avec le bruit des canons pendant plus de deux années consécutives. Elle voyait les troupes fraîches traverser le village pour se rendre sur le front, ainsi que celles qui en revenaient. Le trajet était organisé de sorte que les soldats ne pouvaient pas se croiser. Deux anecdotes me reviennent. Juste après la guerre, dans le village où régnait une très grande misère, les gens allaient ramasser du plomb et d’autres métaux pour le vendre. Un jour, sans le savoir, mon arrière-grand-mère a entrepris de gratter une grenade intacte qu'elle avait ramassée dans un champ avec un couteau dans son évier. Ce jour, inutile de vous dire qu’elle a passé un sale quart d'heure lorsque mon arrière -grand-père s’en est aperçu et l’a envoyé jeter son encombrant butin. Et aussi mon grand-père me disait lorsque j’étais enfant, qu’il avait dans les tranchées de l'eau jusqu'au cou et qu’il était interdit de boire un coup ! Les deux guerres ont marqué mon enfance à travers les histoires de famille, la peur des Allemands, des bombardements, la malnutrition, la terreur du gaz moutarde et j 'en passe. "

♦Nicolas Care s’est intéressé à la Grande Guerre en commençant des recherches généalogiques. "J'avais la chance, précise-t-il, d'avoir encore ma grand-mère et deux de ses sœurs. Elles ne parlaient pas trop de la guerre étant donné que leur père Léon CLASSE, issu d'une famille de 9 enfants, avait été exempté pour un problème de poumon. Il est d’ailleurs noté sur sa fiche matricule "Bronchite suspecté". Deux de ses frères ne reviendront pas. "

"Cette photo a été prise en 1917. Tous les hommes sont au front, sauf deux frères dont Léon situé derrière à droite, mon arrière-grand-père. Aujourd'hui je conserve précieusement des tas de photos (…) Le fait de conserver maintenant tous ces souvenirs me laisse penser que je dois préserver à mon tour pour les générations futures. J'envisage aussi d'écrire un livre."

♦ Olivier Testu, arrière-petit-fils de Gaston Léon Testu, a découvert tardivement les faits d'armes de son aïeul.
"J’ai appris le parcours guerrier de mon arrière-grand-père paternel, Gaston Léon TESTU, en 2017, alors que recherchais, dans les archives militaires accessibles sur le net, son fils Gaston Louis, lui-même engagé durant la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Indochine. C’est avec une grande émotion et une énorme fierté que j’ai découvert le passé glorieux de mon aïeul, alors que personne dans ma famille ne m’en avait parlé en 48 ans.

Décoré de son vivant pour avoir « … fait preuve d’un courage et d’un dévouement au-dessus de tout éloge... », il a été tué à l’ennemi, mort pour la France le 12 juillet 1916 à Fleury devant Douaumont (55), lors de la bataille de Verdun. C’est parmi ses camarades qu’il repose à la nécropole Nationale de Douaumont."

"Afin d’honorer sa mémoire, je me suis rendu sur sa tombe en mai dernier. Mon séjour, empreint de respect pour ces soldats, a été le déclencheur de mon intérêt pour la Grande Guerre. J’ai ainsi pu constater le magnifique travail de mémoire d’entretien et de restauration, assuré par les associations patriotiques et les services de l’état, des monuments et des installations dédiées à l’hommage dû à nos morts."

♦ Claude Humbert, petit-fils de René Humbert.

"Né en 1897, mon grand-père, René Humbert, a été appelé sous les drapeaux en 1916. Devant nous, ses petits-enfants, il ne parlait pas de la guerre. Récemment, ma tante m’a confié qu’il n’en parlait qu’avec ses anciens compagnons d’armes. Sa participation à la Grande Guerre était donc totalement abstraite pour moi. La seule trace tangible était ses fréquents maux de tête, dus à sa blessure au front par un éclat d’obus. Il prenait une aspirine, tout en maugréant que cela n’aurait pas grand effet, et s’isolait dans une autre pièce, dans l’obscurité. Ma grand-mère nous demandait de ne plus faire de bruit. C’est le jour de son enterrement que j’ai saisi l’importance de son statut d’ancien combattant. J’avais onze ans, et c’était mon premier enterrement. Une foule avait rempli l’église de Longuyon. Je ne savais pas mon grand-père si populaire, lui qui était d’un naturel discret. Ce qui m’avait impressionné par-dessus tout, c’était l’escorte des porte-drapeaux, et ce coussin sur lequel étaient épinglées ses décorations… Le moment est venu où j’ai dû faire le tri dans ce que mon père avait laissé. Il avait noirci quantité de feuillets. Entre autres choses, il avait soigneusement consigné les souvenirs de son propre père, mon grand-père donc, et conservé les photographies et cartes postales de l’époque. Il s’était aussi rendu sur la plupart des lieux cités par lui. À deux exceptions près : l’endroit où il avait été blessé en 1917, et celui où il avait été fait prisonnier en 1918."

"Je me suis plongé dans les notes de mon père. Et j’ai achevé le pèlerinage qu’il avait commencé. Je me suis rendu au Mont Sapigneul, où mon grand-père avait été blessé. Et j’ai retrouvé la ferme de Tréville, où il avait été capturé. Le pèlerinage s’achève à Florennes, en Belgique. Libéré à l’armistice, René y avait été accueilli quelques jours par la famille Adam, avant de rentrer en France. Quelques mois plus tard, René épousait Mademoiselle Adam…(…) Depuis ce jour, je suis à la recherche des documents me permettant de retracer la vie de mon aïeul, celle de son épouse, veuve de guerre et de ses enfants pupilles de nation.

Il y a quelques jours, j’ai pu, avec beaucoup de surprise, retrouver une partie de la correspondance quotidienne entretenue entre mon second arrière-grand-père paternel et chacun de ses deux enfants alors en bas âge. Ces cartes postales à connotations patriotiques, rédigées depuis les tranchés ou les zones de repos, m’ont permis de me plonger avec respect dans l’intimité des membres de ma famille. J’ai également appris que mes ascendants du côté maternelle avait participé à la Grande Guerre. Mes investigations ne font que débuter."

♦ Marion Giraud fait revivre cent ans après, jour pour jour, la très touchante correspondance entre un soldat et sa promise.


"Quand Tata Germaine est décédée en 1992, nous avons hérité d'un carton dans lequel elle avait conservé toute sa correspondance avec Lucien, à partir de leur coup de foudre (à Cayeux/mer, en juillet 1914), jusqu'à la fin de la guerre. Il s'agissait des lettres qu'elle avait écrit, mais nous n'avons pas les lettres de Lucien. Cela représente un millier de lettres. Ce carton est resté rangé dans le garage de mes parents, jusqu'au printemps 2014, où j'ai eu envie de me replonger dans cette histoire. Tata Germaine ne nous a pas raconté directement ses souvenirs de la Grande Guerre. Mais grâce à la découverte de ce carton, nous revivons au jour le jour son histoire, vue de l'intérieur.
Le site www.a-lucien.fr est né, sur lequel je publie quotidiennement les lettres de Germaine, 100 jours pour jours après qu’elles aient été écrites. Grâce aux photos de famille, je fais revivre l’histoire d'amour de Germaine et Lucien."

♦ Laure Zehnacker évoque ces deux arrières grands-pères, qui ont eu la chance de revenir vivants de la guerre. C’est en raison de l’histoire particulière de l’un d’eux qu’elle vit aujourd’hui en Allemagne.

"Quand j’étais môme, des histoires de la Première Guerre Mondiale faisaient partie de ces légendes qui pimentaient l’enfance. Les anecdotes ne manquaient pas dans notre famille, mais nous n’en avons jamais été traumatisés, étant donné, que tous mes arrière-grands-pères ont survécu à ce conflit terrible. J’avais un arrière-grand-père encore vivant dans les années 90, qui racontait qu’en 1916, son unité de dix téléphonistes avait été enterrée par un obus, et que seuls cinq de ces soldats avaient survécus. Pour cela, il obtint la Croix de fer en 1916, puis la Légion d’Honneur en 1992. Marcel Zehnacker est mort en 2001, à l’âge de 104 ans et il a été un monument d’histoire de ma jeunesse. À sa mort en 2001, nous sommes tombés sur des photos prises par lui-même sur le champ de bataille, ainsi que des cinq camarades ayant survécu. Mais le plus précieux document retrouvé dans ses affaires de guerre, toutes regroupées dans une boîte que j’ai voulu récupérer et dont j’ai hérité à onze ans, était une lettre dactylographiée sur cet évènement, ainsi que sur la mort de son camarade Emile.  En voici donc le témoignage direct."

 

"Mais son histoire que je savais vraie, ne fut pas celle qui allait m’influencer plus profondément. Et si je suis aujourd’hui en Allemagne, c’est en raison d’un autre événement   de ces années de guerre. J’avais un autre arrière-grand-père, Henri Schipper, que je n’ai jamais connu. Au début du siècle dernier, Henri Schipper venait des quartiers populaires des quais Saint Martin, faisant de lui un Poulbot de Paris. Cette enfance dans les bas fins de la capitale avait déteint sur son caractère, mon père disant, qu’il était un anarchiste, puis un communiste engagé. C’est donc contre sa volonté qu’il fut engagé d’office en 1915, en tant que Dragon. Quand un enfant entend le mot dragon, il ne peut s’empêcher de s’imaginer Saint Georges à cheval terrassant ce dragon, et cette vision était en partie vraie, puisque les Dragons étaient l’armée à cheval dans une guerre de chars et d’avions. Quelques mois après avoir rejoint l’armée, pendant une bataille, une balle allemande lui traversa la joue et le fit tomber de cheval. On me racontait alors qu’il fut pris par les Allemands, et n’ayant pas de sang sur sa baïonnette, on ne le fusilla pas. Ma grand-mère disait alors qu’il fut emmené dans un camp de prisonnier près de la frontière, mais comme ce camp ne lui convenait pas, il réussit à s’échapper, non pour rejoindre la France, mais pour se faire enfermer dans un autre camp de prisonnier. C’est du moins l’explication qu’il donna aux Allemands qui l’avaient repris sur le chemin. Et chose étrange, les Allemands le conduisirent dans un autre camp de prisonnier, près de Wuppertal.
L’Allemagne manquant d’Hommes et de main d’œuvre, les prisonniers aidaient aux travaux dans les fermes. Et c’est dans l’une d’elle, qu’une jeune Bertha Sandweg, fraichement revenue de Chicago, après avoir failli prendre le Titanic, se tenait au milieu des pâturages, des mèches blondes s’échappant de son chignon luisant sous le soleil de Wuppertal. À la fin de la guerre de 14-18, quand les prisonniers furent relâchés, Henri épousa Bertha et la ramena en France, où ils eurent une fille, ma grand-mère.
Cette histoire me fascina pendant toute mon enfance, et me donna cette envie d’aller m’installer en Allemagne, faire le voyage inversé de Bertha. En grandissant, j’ai remis en doute cette histoire du prisonnier Français s’échappant d’un camp. Quand j’entendis que l’Allemagne avait rendu public les documents officiels sur les prisonniers faits pendant la Première Guerre mondiale - accessible sur le site https://grandeguerre.icrc.org/fr -, où je retrouvais les preuves manquantes de cette escapade. Cette anecdote devint à ce jour, plus qu’une simple légende, car les documents certifient qu’Henri Schipper fut interné dans deux camps différents.
La Première Guerre mondiale a toujours été racontée dans notre famille, et cela me fascina pendant toute mon enfance… aujourd’hui, je vis en Allemagne, et aux côtés des vieilles cartes postales envoyées du front, se trouvent les mêmes cartes postales, mais du côté allemand. Il me reste des lettres, des témoignages, des photos également, et des médailles (croix de fer et légion d’Honneur). Ce sont des trésors du passé que je conserve précieusement aujourd’hui, pour les transmettre à mon tour."

Nos lecteurs évoquent aussi de grands oubliés, les combattants alsaciens.

♦ Jean-Denis Fehr, arrière-petit-fils d’un soldat alsacien.

"Je suis l'arrière-petit fils d'un combattant alsacien (Infanterie de Réserve), donc allemand. Sa mémoire est présente encore aujourd'hui grâce à son fils (mon grand-père) qui conserva quelques objets de cette époque : la croix de fer (2ème classe), des photos, des cartes postales du front, une chope de réserviste et d'autres. Mon arrière-grand père a perdu son frère (Uhlan) durant ce conflit et mena des recherches auprès d'anciens combattants, du service des combattants tombés au champs d'honneur pour savoir où il est enterré. Les papiers en ma possession indique qu'il est inhumé dans la fosse commune du cimetière militaire allemand de St Laurent- Blangy. Il tomba le 23 septembre 1918, près de Moeuvres. J'ai relancé dernièrement l'association allemande qui gère les lieux de mémoire pour savoir si le corps a pu être identifié depuis ces années. Il est important de poursuivre le travail de mémoire des Alsaciens qui se sont battus pour un camp qui allait perdre la guerre. De ce fait, la mémoire de ces combattants a une tendance à s'altérer plus rapidement faute de commémoration prenant en compte cette spécificité locale."

Légende de la photo : à gauche, Eugène FEHR (Mon arrière-grand-père) et à droite, son frère, Joseph FEHR.

♦ Enfin, Robert Jarosz nous a envoyés « une photo d'un de ces soldats Alsaciens injustement oubliés de l'histoire de France, soit parce qu'ils ont dû combattre et mourir sous l'uniforme allemand, soit qu'ils sont morts sous l'uniforme français, mais avec un nom d'emprunt français qui ne permet pas leur identification. »

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