LE LOUVRE D'ABU DHABI, LOIN DES YEUX, PRÈS DU COEUR

LE LOUVRE D'ABU DHABI, LOIN DES YEUX, PRÈS DU COEUR

En préférant les connivences entre les oeuvres plutôt que leurs différences, le musée des Émirats arabes unis ose l'histoire globale. Un pari réussi.

Quelques palmiers jaillis des sables, un enchevêtrement de routes inachevées, puis, au milieu des chantiers, apparaît un dôme constellé d'étoiles. Le Louvre d'Abu Dhabi épouse magnifiquement le paysage. Construit sur l'île artificielle de Saadiyat - « bonheur » ou « félicité » en arabe -, dans le plus riche, le plus grand et le plus peuplé des sept émirats, le musée présente 600 oeuvres, dont la moitié est prêtée pour trois mois, un, deux ou trois ans, par 13 musées français. Le Louvre, bien sûr, mais aussi le musée d'Orsay, le Centre Pompidou, le musée Rodin, la BnF, le château de Versailles... On y retrouve des oeuvres fondamentales, comme La Belle Ferronnière , de Léonard de Vinci, un autoportrait de Vincent Van Gogh ou encore Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard , de Jacques Louis David ; mais aussi des acquisitions propres au musée, comme la Composition avec rouge, jaune, bleu et noir de 1922, de Piet Mondrian, une Vierge à l'Enfant de Giovanni Bellini (v. 1480-1485) ou le sarcophage de la princesse Henuttawy (v. 950-900 av. J.-C.). Et, enfin, des prêts provenant de musées de la région, comme la statue d'Aïn Ghazal, une figurine à deux têtes vieille de huit millénaires conservée au Département des antiquités de Jordanie, ou un rare brûleur d'encens (XIIe siècle) du Musée national du sultanat d'Oman.

Risqué et séduisant

L'accord d'expertise et de prêts entre la France et les Émirats arabes unis a été conclu pour trente ans. Il se monte à un milliard d'euros, dont 400 millions pour la seule concession du nom du Louvre. Ce qui surprend d'emblée le visiteur, c'est l'aisance à déambuler dans les salles, l'accrochage aéré qui exalte la poésie des oeuvres, le mariage parfait entre l'environnement - eau, sable, lumière - et l'extrême modernité de l'architecture. Puis, il y a le parti pris. Celui d'un musée universel, où l'Occident n'est plus l'unique référence, où les oeuvres dialoguent, quelles que soient leurs provenances géographiques, pour construire une trajectoire commune de l'humanité, sans les cloisonnements et les repères traditionnels des musées européens. Résultat : dans les salles se côtoient des masques d'or du Moyen-Orient, de Chine et du Pérou ; ou encore une sculpture de Giacometti, une autre de Brancusi et une tête baga de Guinée. « Comment montrer autrement les correspondances remarquables entre les rois-prêtres sumériens et les pharaons d'Égypte ? Ou les influences réciproques entre la Chine et le monde islamique ? » s'interroge Jean-François Charnier, directeur scientifique du Louvre d'Abu Dhabi. À la fois risquée et séduisante, « cette rupture dans la muséologie », comme il l'appelle, engendre un accès parfois condensé, à l'Histoire. Le parcours est divisé en 12 chapitres, répartis dans 23 galeries, et suit un tracé chronologique.

Ainsi après le grand vestibule arrivent les premiers villages du Néolithique, deuxième étape du parcours, où l'on découvre vers 10 000 avant notre ère, au Proche-Orient, en Chine et en Amérique centrale, des communautés qui se sédentarisent, domestiquent pour la première fois des espèces végétales et animales. Le parcours est fluide, ombragé comme sous le feuillage d'un palmier, bercé d'une pluie de lumière fluctuant en fonction de l'ensoleillement tout au long de la journée. Il s'achève sur des oeuvres contemporaines majestueuses - telles les Feuilles de lumière , l'arbre in situ de Guiseppe Penone, qui s'élève dans les allées extérieures du musée, oula brillante Fontaine de lumière d'Ai Weiwei -, dernières étapes avant les spacieuses terrasses qui plongent dans la mer.

L'art religieux est pareillement touché par cet esprit d'ouverture : un feuillet du Coran bleu d'Afrique du Nord (v. 900) voisine avec un Pentateuque (1498) provenant de Sanaa, et une Bible française en deux volumes (v. 1250-1280). Une tolérance qui autorise même quelques nus, mais toujours pudiques. « Notre but est de créer des désirs de curiosité, plus que de dispenser un savoir », conclut Jean-François Charnier. Consensuelle, sereine, parfois même mystique, tant la beauté des lieux répond à la grandeur des oeuvres, la visite du musée laisse un sentiment de parfaite plénitude teinté d'une douce utopie. YETTY HAGENDORF

Visuel : Mohamed Somji

Infos pratiques

Le Louvre d'Abu Dhabi, à Saadiyat Cultural District. Ouvert : samedi, dimanche, mardi et mercredi de 10 heures à 20 heures ; et jeudi et Vendredi de 10 heures à 22 heures. Plein tarif : 60 AED (environ 13,50 E). www.louvreabudhabi.ae

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