BERNIE GUNTHER A PERDU SON PÈRE

BERNIE GUNTHER A PERDU SON PÈRE

En mars dernier, la nouvelle de la mort de Philip Kerr, l'un des maîtres du polar historique contemporain, a plongé dans la sidération les inconditionnels du plus célèbre des flics berlinois. C'est que Bernie Gunther, son héros cabossé inspiré de Philip Marlowe, s'était hissé au panthéon des détectives et bénéficiait du statut très envié d'enquêteur culte.

Certes, ces derniers temps, son côté désabusé, déjà exacerbé, avait pris des proportions considérables. Mais la faculté de résilience de ce miraculé, qui aurait dû mourir des dizaines de fois, laissait espérer une reprise en main, et on ne se lassait pas de son humour noir. Le voilà à présent orphelin... Et c'est donc avec une grande tristesse que l'on se plonge dans ce douzième opus d'une série qui devrait en compter 14 - la treizième enquête venant de paraître en anglais et Kerr ayant trouvé la force d'achever un ultime roman avant d'être fauché par le cancer.

Bleu de Prusse s'ouvre là où Les Pièges de l'exil avaient laissé Bernie : en 1956, sur les rives de la Méditerranée. Bernie est concierge au Grand Hôtel de Saint-Jean-Cap-Ferrat, et c'est là que le futur chef de la Stasi (la Sécurité d'État de la RDA) le charge d'une mission hautement déplaisante qu'il n'a pas le droit de refuser...

Pauvre Bernie, antinazi et néanmoins ancien larbin de Heydrich, désormais récupéré par de soi-disant antifascistes tout aussi totalitaires que ceux du régime précédent... Hors de question pour lui de se commettre avec cette seconde Gestapo. Il se fait donc la belle et, assailli par le mal du pays, traverse la France direction la Sarre, la Stasi aux basques et la mort aux trousses. Pendant la course-poursuite orchestrée par un ancien collègue de la police criminelle de Berlin passé chez les nazis puis opportunément recyclé dans la Stasi, une affaire datant de 1939, ayant pour cadre le Berghof, le nid d'aigle du Führer, lui revient en mémoire... Un terrain hautement miné où le régime nazi apparaît pour ce qu'il était : un marigot rongé par la corruption et organisé comme une mafia.

Entre l'enquête de 1939 et la fuite de 1956, cet opus ne manque ni d'action ni de souffle. Bernie prouve qu'il a toujours autant de ressources pour se tirer des mauvais pas. Sa francophobie légendaire ne l'a pas quitté, elle non plus. Voitures françaises, police française...rien ne trouve grâce à ses yeux. Mais quand on sait que Bernie ne reviendra que dans deux romans posthumes, on lui pardonne ses piques et on savoure chaque saillie de la plume trempée dans le cynisme de Kerr, qui va décidément beaucoup nous manquer.

Bleu de Prusse, de Philip Kerr (Seuil, 672 p., 22,50 euros).

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