L'ILIADE ENFOUIE D'UNE FAMILLE ESPAGNOLE

L'ILIADE ENFOUIE D'UNE FAMILLE ESPAGNOLE

Manuel Mena a 19 ans quand il est mortellement blessé lors de la bataille de l'Èbre, en 1938. La photo figure dans le livre : celle d'un jeune homme en tenue de sortie des tirailleurs. Regard vide : « Un visage d'enfant, d'adolescent tout au plus. » Qui est-il ? « L'oncle paternel de ma mère », précise l'auteur. Le martyr de la famille, dont on honore la mémoire. Un fervent phalangiste. Cercas a mis longtemps à se décider à écrire sur ce héros encombrant : « Je me demandais si le fait de considérer cette histoire comme honteuse était une raison suffisante pour continuer à la cacher. »

Lors de la publication des Soldats de Salamine, l'un des premiers livres de Cercas, ce dernier m'avait avoué ne pas avoir écrit un roman mais raconté une « histoire vraie ». Au fil des pages, la dimension historique finissait par s'y effacer au profit d'une unité romanesque accrue. Ce glissement est celui qu'on retrouve dans Le Monarque des ombres. Une nouvelle fois, Cercas construit un objet purement littéraire qui semble ne vouloir rendre de comptes qu'à la fiction. Travailler à partir de faits réels n'interdit pas l'usage de l'imagination. C'est tout le contraire. Cercas ne fait pas un reportage, mais écrit un roman qui part de faits véridiques, car le seul mécanisme susceptible d'atteindre la vérité, c'est celui de l'imagination.

Les auteurs ne mettent jamais au hasard la phrase en exergue qui ouvre leur roman. Elle guide le lecteur, indique la voie à prendre, donne la tonalité de l'oeuvre. Cercas cite le fameux premier vers du Livre III des Odes d'Horace. Les lecteurs de L'Ami retrouvé, de Fred Uhlman, les spectateurs d'À l'ouest rien de nouveau, le connaissent : Dulce et decorum est pro patria mori - « Il est doux et honorable de mourir pour sa patrie ». Était-ce le projet du jeune Manuel Mela ? Avait-il en tête, lorsqu'il tomba au champ d'honneur, la suite du poème ? « La mort poursuit l'homme qui s'enfuit, / Ni n'épargne les jarrets ou le dos lâche / Des jeunes gens peu aguerris. »

Que nous apprend Le Monarque des ombres ? Que si le roman a toujours servi à explorer l'Histoire, il n'est pas inutile de rappeler que dans celle de l'Espagne ce passé relativement immédiat est, je cite Cercas, « rempli de brumes et d'oublis délibérés ». Cet oubli est sans doute nécessaire, mais le prix à payer porte un nom : l'aphasie. Qui refuse d'essayer de comprendre son passé ne comprendra jamais qui il est. C'est tout l'enjeu de ce livre magnifique.

Le Monarque des ombres, de Javier Cercas, traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon (Actes Sud, 319 p., 22,50 euros).

Lettre d'information

Inscrivez-vous à notre newsletter