UN BAMBINO PERDU DANS LE COLORADO

UN BAMBINO PERDU DANS LE COLORADO

Sale gosse, Arturo Bandini est aussi un enfant terriblement attachant. Ce petit vaurien de 14 ans, issu de l'immigration italienne du début du XXe siècle, vit avec ses parents, ainsi que ses deux frères, Federico et August, dans une maison impayée à Rocklin, Colorado. Maria, sa mère, est un modèle de piété et de bonté. Une sainte. Sans cesse, elle égrène les perles de son rosaire dans l'espoir de sauver l'âme de Svevo, son mari, un maçon poissard, englué dans la nostalgie de son Italie natale et empêtré dans les intempéries hivernales qui l'empêchent de travailler. Le peu d'argent qu'il gagne disparaît sur les tables de poker de l'Impérial. Un « chien des Abruzzes », selon l'expression fleurie de sa vieille peau de belle-mère, Donna Toscana, 75 kilos de colère, d'arrogance et d'inconséquence...

Quant à Arturo, c'est un petit morveux se prenant pour un dur et nourri d'incessantes frustrations. Il déteste à peu près tout : ses taches de rousseur, les bains, l'école ou les enfants de choeur. Tout, sauf sa copine Rosa Pinelli, qui pourtant le hait en retour. L'un de ses frères lui pompe l'air ? Il l'envoie valdinguer la tête la première à travers la fenêtre de la cuisine. Comme ça, par jeu. Sa mère sert des oeufs pour la millième fois ? Il fracasse l'une des poules avec un morceau de charbon. Puis le remords s'installe. C'est péché, pense-t-il brusquement. Véniel ou mortel ? Angoisse... Le fantôme de la volaille plante son regard dans le sien et le menace d'un gloussement sardonien. C'est la panique ! Le gamin se met à genoux, prie fiévreusement : « Oh, Vierge Marie, pleine de grâce, ne soyez pas trop dure avec moi ! [...] Je jure devant Dieu que je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça ! Oh, s'il te plaît, cher poulet ! Cher poulet, je suis désolé de t'avoir tué ! » Chienne de vie ! Arturo traverse son existence comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Et quand son père tombe dans les bras de la riche Effie Hildegarde, gare au fracas.

John Fante, génial écrivain américain du XXe siècle, fait son grand retour au catalogue de 10/18. L'auteur aux excès et aux passions débordantes, encensé par Charles Bukowski himself, raconte dans Bandini (1938), « premier » roman d'une saga semi-autobiographique, l'histoire de tous ces immigrés venus aux États-Unis pour vivre le rêve américain - autrement dit, la sienne. Avec une écriture mordante, provocante et pleine de rage, il bringuebale le lecteur dans un sublime chaos d'humour, de souffrance et de sensibilité. Un uppercut littéraire dont il est difficile de se remettre.

Bandini, de John Fante (10/18, 272 p., 7,10 euros).

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