UNE PLUME POUR QUATRE VIES

UNE PLUME POUR QUATRE VIES

Georges Lukács, philosophe hongrois d'expression allemande, publia en 1956 un livre intitulé Le Roman historique, qui révolutionna les perspectives littéraires traditionnelles. Pour lui, le romancier et son oeuvre ne surgissent jamais ex nihilo mais sont conditionnés par le contexte historico-sociologique dans lequel ils s'inscrivent. Ainsi, le roman historique prend-il pour objet l'histoire et est lui-même soumis à cette dernière. C'est exactement le propos, développé sur plus de mille pages, par Paul Auster dans 4321.

J'ai toujours été frappé par la clarté et la limpidité de cet auteur que d'aucuns s'obstinent à appeler le « plus européen des romanciers américains ». Il n'y a pas plus américain que lui et ce livre le prouve, hanté par le base-ball, mais aussi par l'Amérique du mitan du XXe siècle. Tous les grands moments, interrogations, fractures, tumultes de ces années y sont présents : guerre froide, exécution des époux Rosenberg, assassinats de Kennedy et de Martin Luther King, guerre du Viêt Nam... Ce qui les relie ? Archibald Isaac Ferguson, né le 3 mars 1947 à l'hôpital Beth Israel de Newark, dans le New Jersey. Rappelons que Paul Auster est, lui aussi, né à l'hôpital Beth Israel de Newark dans le New Jersey, en 1947, un 3 février... Cette référence autobiographique à peine voilée, comme tant d'autres dans 4321, rappelle que notre auteur a fait du lien ténu existant entre autobiographie et fiction le centre de sa littérature.

L'idée absolument géniale de ce nouveau roman - le plus ambitieux et le plus abouti de l'auteur de la Trilogie new-yorkaise - est de doter Archibald Isaac Ferguson de quatre biographies, parallèles et pourtant différentes. La première est celle d'un jeune garçon, tué à l'âge de 13 ans par une tempête. La seconde, celle d'un jeune homme de 20 ans qui meurt dans un accident de voiture. La troisième, celle d'un homme de 24 ans qui disparaît lors d'un incendie. Et la quatrième ? Celle du narrateur qui raconte ses quatre vies, dont la sienne. Un double de Paul Auster en somme. Qui continue de raconter son histoire - celle de son pays -, et d'égrainer, livre après livre, les circonstances historico-sociologiques ou intimes dans lesquelles l'oeuvre - et lui-même - ont pris naissance.

À la lecture de ce qu'il faut bien appeler un chef-d'oeuvre, deux noms me viennent à l'esprit : J. D. Salinger et son Attrape-coeurs ; Charles Dickens et son David Copperfield. Avec un avantage pour ce dernier livre, sous-titré « L'histoire personnelle, les aventures, l'expérience et les observations de David Copperfield ». Remplaçons le héros de Dickens par celui d'Auster et nous avons une clef pour ouvrir les portes de ce grand livre des illusions : « L'histoire personnelle, les aventures, l'expérience et les observations d'Archibald Isaac Ferguson »...

4321, de Paul Auster, (Actes Sud, 1 024 p., 28 euros).

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